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Poésie de la musique, musicalité du verbe

Museor
3 septembre, 2007

Hercule Savinien Cyrano de BERGERAC (1619-1655)

L’Autre Monde ou les Estats et Empires et de la Lune

Musiques de François Dufaut, Sainte-Colombe, John Playford, Nicolas Hotman, Dubuisson, Giovanni Girolamo Kapsberger, Marin Marais, Diego Ortiz

 

Benjamin Lazar (déclamation baroque)
Florence Bolton (dessus & basse de viole)
Benjamin Perrot (théorbe, luth & guitare baroque) 

53’39 + 68’27, 2 Cds, Alpha 078, enr. 2004

Cyrano de Bergerac, personnage mythique à cause d’un drame du XIXème siècle, auteur génial dont les textes sont aujourd’hui bien oubliés – qui connaît aujourd’hui sa comédie Le Pédant joué ? Tout au plus ces deux voyages imaginaires dans ce qu’on appellerait de nos jours l’espace sont-ils connus des universitaires et de quelques happy few. C’est à l’un de ces textes magnifiques que Benjamin Lazar avait décidé de consacrer son premier enregistrement, avant même le désormais fameux Bourgeois, en prononciation restituée. On pourrait dire, ô Dieu, bien des choses en somme, comme, affligeant de banalité, que ce coup, pour un coup d’essai, était un coup de maître. Mais ce serait rendre un bien faible hommage au « coup » en question !

Les Estats et Empire de la Lune constitue un texte inventif et poétique, le premier roman de science-fiction de l’histoire. Et Benjamin Lazar et son équipe – malgré, bien sûr, quelques coupes qui ne nuisent pas au déroulement de l’intrigue farfelue – lui rend pleinement justice. Inventif, il l’est : sa diction contrastée le fait assez sentir. Poétique, l’ensemble l’est, avec cette symbiose parfaite entre les textes et la musique, entre la diction, si musicale, et les instruments. La musique, tout entière aux mains de Florence Bolton et Benjamin Perrot, fait d’ailleurs des miracles. Elle illustre, commente, ponctue, mais n’incommode ni n’agace jamais. Aux pièces de viole et de théorbe se mêlent agréablement, en « fond sonore » – si un mot si bas peut nous être ici permis – du texte, de petits bruits illustratifs, comme ceux qui donnent à entendre les flacons du début – là encore, que de poésie !

L’essentiel reste toutefois le texte. Là où Eugène Green est un excellent prédicateur, à la voix si grave et solennelle qu’elle en devient encombrante dans les poésies de Théophile de Viau (écoutez La Conversation, chez Alpha, avec Vincent Dumestre, la voix de Benjamin Lazar est celle d’un conteur, d’un amateur des salons aux talents charmeurs. Il était sans doute indispensable de trouver un contrepoint au Maître, et le Disciple nous l’offre – mais nous ne blâmons pas le premier : pour aimer Marais doit-on renier Sainte-Colombe ?

C’est bien l’un de ces disques qui transporte l’auditeur ; l’on est effectivement dans un Autre Monde. A la fin du premier disque, on pense simplement « déjà ? », et l’on met le second sur la platine, pour un enchantement perpétuellement recommencé. Il est assuré que la prononciation restituée contribue, par la distance, à créer cet autre monde, et facilite sans doute par là l’émerveillement. Déjà, au XVIIème ou au XVIIIème siècle, on ne parlait pas au théâtre comme dans la rue. Il faut donc remercier Benjamin Lazar d’avoir eu l’idée de nous offrir une si belle lecture dont on attend avec impatience un prochain opus depuis un certain temps déjà.

Loïc Chahine

Technique : Très bon enregistrement. Prise de son proche et chaleureuse.

Lire aussi :

Chronique Concert-Théâtre (Paris, 10 avril  2008) : Cyrano de Bergerac, L’Autre Monde, ou les Etats et Empires de la Lune, Benjamin Lazar et l’Ensemble La Rêveuse.
Interview : « Sur la Lune, tous les hommes ont un très grand nez », Cinq questions à Benjamin Lazar autour du spectacle