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Poison d'Avril

Publié dans : Actualités - Edito
2 avril, 2009

Cathédrale d’Albi © Muse Baroque, 2009

La nouvelle était déjà connue depuis décembre, mais elle est désormais visible, palpable, concrète comme les feuillets imprimés en offset qui composent la revue. Le paysage de la presse écrite dédiée à la musique classique s’est encore une fois rétréci. Classica, après avoir englouti Répertoire début 2004, a désormais conquis le Monde de la Musique. Ne resterons alors plus que Diapason avec plus de 300 100 exemplaires tirés, et le nouveau Classica-Répertoire (26 300 exemplaires avant le rachat du MM). Dans un contexte où la presse écrite spécialisée se porte comme elle le peut, alors même que le remarquable Goldberg (dont nous sommes des fans inconditionnels), après avoir arrêté son édition française, a dû maintenant suspendre sa version papier depuis décembre dernier, l’éditorial de ce mois est l’occasion de jeter un regard nostalgique, plein de regrets, sur ces titres éteints.

De nombreux lecteurs de Muse Baroque s’étonneront d’un tel attachement à la presse papier, que d’aucuns pourraient fustiger comme archaïque, moins réactive, moins accessible et plus coûteuse. Ce n’est pas notre opinion. Au risque de passer pour de naïfs rêveurs, nous avons toujours considérés que les supports et les titres étaient complémentaires, que la variété des choix éditoriaux, des traitements et des sujets était louable. Que les lecteurs étaient ravis de passer de l’élégance du Monde de la Musique à la mesure de Diapason, de la riche interactivité de Classiquenews à la densité de Resmusica ou Forumopera, sans oublier bien entendu les envolées lyriques de votre Muse, un peu à part. Il est bien loin en effet le temps où la toile était méprisée, où l’on pouvait craindre que la respectabilité du papier soit bouleversée par des inconnus incompétents déversant leur bile derrière des claviers anonymes. Si l’on excepte les permanents salariés des revues traditionnelles, le fonctionnement des revues papier et webzine est relativement proche, avec des rédacteurs pigistes qui participent à chaque numéro. Certaines signatures se retrouvent d’ailleurs sur les deux supports, d’autres s’abritent derrière des pseudonymes, les profils sont relativement similaires : professeurs, musicologues, musiciens ou encore journalistes. L’avantage d’Internet réside dans la gratuité pour le lecteur (et l’absence de coût d’impression), des contraintes éditoriales relâchée en termes de longueur d’articles ou d’illustrations, des mises à jour continues, des archives immédiatement disponibles…

Mais pour nous l’essentiel est la passion, l’enthousiasme, une faculté de décrire avec des mots et de manière argumentée et informée ce qui restera toujours intimement personnel et subjectif. Connaître la technique mais faire partager l’émotion. Donner envie. Rendre compte du bonheur d’une découverte, soupirer d’une déconvenue. Et nous sommes les premiers à accepter les limites et les insuffisances d’une grille de notation pour cela. Les premiers à admettre que nous n’avons pas raison ou tort, que nous ne serions sans doute pas même capable d’arriver au talon d’Achille d’une prestation en demi-teinte (n’imaginez même pas le désastre planétaire qui suivraient mes essais de théorbe). Pour être tout à fait franc, nous pensons comme Paul : « Examinez toutes choses, retenez ce qui est bon »…

Vous êtes de plus en plus nombreux à parcourir nos pages (22 628 visiteurs uniques en mars) et nous vous remercions de votre confiance. Nous tâcherons de maintenir notre positionnement très particulier d’une revue spécialisée (un peu sectaire diront nos détracteurs) et accessible à tous, de cultiver ce style désuet et luxuriant, de conserver notre pointe d’humour, de s’enflammer sur les becs de plume des clavecins et les cordes en boyaux, de tempêter contre les mentonnières et les larges vibratos, de vérifier maniaquement si d’honteuses coupes n’ont pas été pratiquées dans la partition. On nous a plus d’une fois reproché avec amusement d’être les « gardiens du temple ». Si ce dernier possède une joli frise et que sa construction est conforme aux principes vitruviens, nous acceptons avec plaisir l’épithète. Quoiqu’il en soit, nous sommes particulièrement sensible à l’atmosphère de conversation entre mélomanes qui, nous l’espérons, imprègne nos pages, à cette complicité et cette candeur qui nous fait encore ouvrir grand les yeux en entendant un air de désespoir, à cette poussée d’adrénaline qui survient lors des coloratures acrobatiques d’une reprise de da capo. Car, ce mois-ci, l’année Haendel se poursuit avec des cascades d’enregistrements, qu’il s’agisse d’intégrales d’opéras (Alcina, Ezio, Rodrigo…), de récitals d’airs ou de motets moins fameux, envahissant quelque peu notre sommaire et ce pour notre plus grand plaisir. Pour conclure abruptement, longue vie à la presse musicale, et viva il caro Sassone !

Viet-Linh Nguyen