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Pont de Mai !

Publié dans : Actualités - Edito
4 mai, 2009

Xerxes © Musée archéologique de Téhéran / Livius.org

Oui Mai… Mai sera l’occasion d’un édito futile, de ceux qui sentent bon le muguet et les ponts. Alors, par association d’idées, nous avons cherché un opéra baroque traitant du muguet et des travailleurs. Peine perdue au milieu de charmants boccages et nymphes gracieuses. Et puis, nous nous sommes souvenus du Pont haendélien, du fameux HW 40 souvent réduit au chant d’amour à un arbre, de cette œuvre au livret inspiré de celui de Stampiglia pour Bononcini et dont le nouveau librettiste écrivit sèchement : « La contexture de ce drame est si facile que ce serait importuner le lecteur de lui donner un long argument pour l’expliquer. Quelques imbécilités, et la témérité de Xerxès (comme par exemple de s’être entiché d’un platane, et la construction d’un pont sur l’Hellespont pour relier l’Asie et l’Europe), sont la base de l’histoire, le reste est fiction ».

Vous avez sans doute à présent deviné qu’il s’agit de Serse, créé en 1738 vers la fin de la période d’operas italiens du Caro Sassone, avant les ultimes Imeneo et la belle Deidemia. Un opéra fantaisiste et inventif, qui s’éloignait avec une ironie malicieuse des canons du seria traditionnel, comme si le maître lassé d’un genre qu’il avait si brillamment usé jusqu’à la trame souhaitait faire quelques adieux souriants. Du plan de vue musical, Serse possède très peu de grands airs da capo, les airs sont souvent brefs, sans reprise, la construction d’une fluidité évitant l’alternance récitatif-air pour une musique qui annonce le drame quasi en continu, peut-être à cause du livret encore très vénitien dans sa structure.

Et donc, pour l’une des rares occasions dans l’opéra baroque, la scène 8 de l’Acte II célèbre un superbe ouvrage d’art, qui jusqu’à nos jours fait l’admiration des historiens de l’architecture aux côtés du pont flottant de César en vue de passer en Germanie. Ecoutons donc ce chœur de marins clamant à l’unisson et avec trompette : « La virtute sol potea giunger l’Asia all’altra riva / Viva Serse, viva, viva ! » dans une inauguration antique du viaduc de Millau. Et pour parler du Pont plutôt que de l’opéra et faire ainsi une digression aussi instructive que s’éloignant du sujet, nous préciserons que ce pont jeté au-dessus de l’Hellespont (aujourd’hui Détroit des Dardanelles) ne fut opérationnel qu’à la seconde tentative, qu’il s’agissait d’un long pont-bateau de 1260 mètres de long démesuré pour l’époque (et cet orgueil fut pour certains commentateurs la cause de la défaite navale de Salamine qui suivit). Et sur ces considérations de l’an 480 avant J-C, nous vous laissons en compagnie d’Hérodote.

XXXIII. Pendant qu’il se disposait à partir pour Abydos, on travaillait à construire le pont sur l’Hellespont, afin de passer d’Asie en Europe. Dans la Chersonèse de l’Hellespont, entre les villes de Sestos et de Madytos, est une côte fort rude, qui s’avance dans la mer vis-à-vis d’Abydos. Ce fut en ce lieu que Xanthippe, fils d’Ariphron, général des Athéniens, prit, peu de temps après, Artayctès, Perse de nation et gouverneur de Sestos. On le mit en croix, parce qu’il avait mené des femmes dans le temple de Protésitas à Éléonte, et qu’il en avait joui dans le lieu saint, action détestable et condamnée par toutes les lois.

XXXIV. Ceux que le roi avait chargés de ces ponts les commencèrent du côté d’Abydos, et les continuèrent jusqu’à cette côte, les Phéniciens en attachant des vaisseaux avec des cordages de lin, et les Égyptiens en se servant pour le même effet de cordages d’écorce de byblos. Or, depuis Abydos jusqu’à la côte opposée, il y a un trajet de sept stades. Ces ponts achevés, il s’éleva une affreuse tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux.

XXXV. À cette nouvelle, Xerxès, indigné, lit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l’Hellespont, et y lit jeter une paire de ceps. J’ai ouï dire qu’il avait aussi envoyé avec les exécuteurs de cet ordre des gens pour en marquer les eaux d’un fer ardent. Mais il est certain qu’il commanda qu’en les frappant à coups de fouet, on leur tint ce discours barbare et insensé : « Eau amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que lu l’as offensé sans qu’il t’en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C’est avec raison que personne ne t’offre des sacrifices, puisque tu es un fleuve trompeur et salé. Il fit ainsi châtier la mer, et l’on coupa par son ordre la tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts.

XXXVI. Ceux qu’il avait chargés de cet ordre barbare l’ayant exécuté, il employa d’autres entrepreneurs à ce même ouvrage. Voici comment ils s’y prirent. Ils attachèrent ensemble trois cent soixante vaisseaux de cinquante rames et des trirèmes, et de l’autre côté trois cent quatorze. Les premiers présentaient le flanc au Pont-Euxin, et les autres, du côté de l’Hellespont, répondaient au courant de l’eau, afin de tenir les cordages encore plus tendus. Les vaisseaux ainsi disposés, ils jetèrent de grosses ancres, partie du côté du Pont-Euxin pour résister aux vents qui soufflent de cette mer, partie du côté de l’occident et de la mer Égée, à cause des vents qui viennent du sud et du sud-est. Ils laissèrent aussi en trois endroits différents un passage libre entre les vaisseaux à cinquante rames pour les petits bâtiments qui voudraient entrer dans le Pont-Euxin ou en sortir. Ce travail fini, on tendit les câbles avec des machines de bois qui étaient à terre. On ne se servit pas de cordages simples, comme on avait fait la première fois, mais on les entortilla, ceux de lin blanc deux à deux, et ceux d’écorce de byblos quatre à quatre. Ces câbles étaient également beaux et d’une égale épaisseur, mais ceux de lin étaient à proportion plus forts, et chaque coudée pesait un talent (23). Le pont achevé, on scia de grosses pièces de bois suivant la largeur du pont, et on les plaça l’une à côté de l’autre dessus les câbles qui étaient bien tendus. On les joignit ensuite ensemble, et lorsque cela fut fait, on posa dessus des planches bien jointes les unes avec les autres, et puis on les couvrit de terre qu’on aplanit. Tout étant fini, on pratiqua de chaque côté une barrière, de crainte que les chevaux et autres bêtes de charge ne fussent effrayés en voyant la mer.

XXXVII. Les ponts achevés, ainsi que les digues qu’on avait faites aux embouchures du canal du mont Athos, afin d’empêcher le flux d’en combler l’entrée, le canal même étant tout à fait fini, on en porta la nouvelle à Sardes, et Xerxès se mit en marche. (…)

Hérodote, Histoire, Livre VII (trad. Larcher, Paris, Charpentier, 1850)

 Viet-Linh Nguyen