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Portrait d’un grand homme bon : “Un grand homme tellement bon qu’il en devient méchant, car ses ouvrages sont extrêmement difficiles.” (Francesco Maria Zambeccari)

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2011

Alessandro SCARLATTI (1660-1725) 

“Opera Arias”

Airs extraits de Marco Attilio Regolo (1719), Telemaco (1718), Griselda (1721), Tigrane (1715), Carlo rè d’Allemagna (1716) et Cambise (1719).

Daniela Barcellona, mezzo-soprano
Concerto de’ Cavalieri
Direction Marcello Di Lisa

66’00, Deutsche Harmonia Mundi, 2011.

Nous voici exactement un an après le 350ème anniversaire de la naissance d’Alessandro Scarlatti, qui passa malheureusement sous un silence triste et irrespectueux pour la mémoire de ce grand compositeur. Si on connait la destinée de son fils Domenico par ses 555 exercices sous forme de sonates pour le clavecin que des mains pianistiques ont tellement déformées, le père – qui fut un des compositeurs les plus respectés et aimés de son temps –  n’a de reconnaissance que les fières peintures muettes et les salles de certains conservatoires italiens. Funeste destin du maître de Hasse, de celui qui fit débuter le tout jeune Carestini dans sa Griselda et qui débuta à 19 ans en composant pour la reine Christine son Gli Equivoci nel sembiante. Tant d’honneurs comme les antiques statues ou les villes ensevelies démontrent que le temps est cruel, les partitions se taisent, les lauriers se dessèchent et ce qui fut le marbre le plus diaphane s’encroûte des injures de l’oubli et de l’indifférence.

Cependant, il faut aussi reconnaître que les manifestations en faveur de l’œuvre d’Alessandro Scarlatti se sont développées ces derniers temps, que ce soit par l’enregistrement d’intégrales de ses célestes oratorii ou de sa Griselda par René Jacobs (Harmonia Mundi). Mais malgré ces enregistrements, malgré la représentation récente du Telemaco, du Mitridate Eupatore ou du Carlo d’Allemagna, l’engouement ne fait pas long feu et surtout pas dans le domaine discographique.

Le récital de Daniela Barcellona accompagnée par Marcello Di Lisa et son Concerti de’ Cavalieri est un manifeste plus qu’une compilation d’airs des opéras tardif du grand maître italien. La volonté de ressusciter le génie d’Alessandro Scarlatti s’inscrit dans cette série d’airs où s’épanouit sa pléthorique palette, son dramatisme et l’énergie de ses partitions. Saluons donc la volonté et l’enthousiasme de Marcello Di Lisa et de son orchestre à rendre les rythmes déchaînés de ces airs et la douce mélancolie et la contemplation des complaintes. En dépit de la modestie de ses 66 minutes, accompagné de notes de programme trop brèves, il s’agit là une initiative d’une importance rare, un coup d’éclat que l’on espère rendra Alessandro Scarlatti incontournable sur les scènes et les festivals. Que ce soit dans le dramatique Mitridate Eupatore, la charmante et langoureuse Griselda, l’énergique et maritime Telemaco aux échos burlesques ou le contemplatif Equivoci nel sembiante,  on espère que les opéras de l’illustre palermitain ne resteront pas connus que via l’interprétation lourde et disgracieuse de Joan Sutherland.

Aux antipodes de la diva australienne, Daniela Barcellona emploie ses extraordinaires moyens avec une intelligence qui va de pair avec celle des instrumentistes et du chef. Le plus incroyable de ce disque – contrairement à bien de récitals de compositeurs inconnus ou méconnus – est que Daniela Barcellona ne se contente pas d’employer des ornements conventionnels qui feraient passer les partitions de Scarlatti pour du Haendel ou du Bach, mais offre une gamme nouvelle de couleurs totalement originales. Dès le départ avec le “Voglio a terra”, “Vendetta Vendetta” ou “Io parto vincitor”, son mezzo nous introduit dans un autre monde, nous plonge dans la pâte martiale et enthousiaste à souhait de Scarlatti. Les airs avec des longs moments de virtuosité et des sauts périlleux sont interprétés avec une maîtrise hors pair par la chanteuse qui abonde dans des graves veloutés, des aigus puissants mais brillants sans aucune stridence, et des trilles à se damner. On se régale de l’intelligence de la chanteuse et de la voix qu’elle a rendu avec éclat à un Alessandro Scarlatti qui sommeillait dans l’ombre.

 

© DHM

Le flambeau de l’archéologue revient également à Marcello Di Lisa et à son Concerti de’ Cavalieri, entre sonorité cuivrée des trompettes naturelles, nuances parfaites des cordes et martellement vif des percutions. Nous remarquons un soutien sans faille de la voix, une humilité face aux contraintes de la partition. Marcello Di Lisa en grand coloriste offre un contraste saisissant entre l’Alessandro Scarlatti vieillissant en âge et la fougueuse énergie de ses partitions tardives. Dans le cœur de cet homme crépusculaire brillait le soleil à son zénith, courrait le sang de feu qui incendiait ses partitions d’artificier. Marcello Di Lisa et ses musiciens font preuve d’orfèvrerie dans les Sinfonie d’ouverture des opéras, égrènent la musique avec un sens précis de l’effet théâtral, une parfaite compréhension du style et un engagement déterminé de défenseurs de la cause scarlattienne.

Plus vive que l’étoile qui s’est perdue dans les constellations musicales, la musique d’Alessandro Scarlatti témoigne de sa générosité. Si les difficultés sont certaines, ne serait-ce pas une marque d’humilité que de vaincre ces obstacles pour découvrir un monde nouveau ? Alessandro Scarlatti mérite un destin plus clément, sa sollicitude musicale mérite bien mieux que le camouflet de l’oubli. Mais l’ingratitude du public amnésique, la poussière cruelle des temps et le marbre muet des tombeaux ne peut rien contre l’éternité de ce qui a été créé avec l’intensité et le souffle de la passion. Solennellement solidaire avec le manifeste de Marcello Di Lisa, nous appelons les programmateurs à ne pas redonner un énième Giulio Cesare ou des sempiternelles Noces de Figaro, mais de sentir dans les partitions de Scarlatti que les émotions peuvent être les mêmes, et que rassurer et flatter n’est pas la meilleure manière de fidéliser un public, mais cela revient à le corrompre. Dans les croches et les dièses, les trilles et les cadences des opéras d’Alessandro Scarlatti se cache cet homme au doux visage qui du portrait anonyme qui l’immortalise nous regarde encore, sans aucun reproche, avec l’aimable bienveillance du génie.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : bon enregistrement très équilibré, cuivres en avant

  1. One Response to “Portrait d’un grand homme bon : “Un grand homme tellement bon qu’il en devient méchant, car ses ouvrages sont extrêmement difficiles.” (Francesco Maria Zambeccari)”

  2. […] : Dans votre récital avec Daniela Barcellona, comment avez-vous sélectionné les différents airs, pourquoi ce choix […]