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« Pour ce que l’on voudra » (Charpentier, O Maria! – Ensemble Correspondances, Daucé – ZZT)

Musemois
19 septembre, 2010

Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)

O Maria !
Psaumes & Motets

Ensemble Correspondances
Orgue, clavecin et direction Sébastien Daucé

63’33, Zig Zag Territoires / Outhere, 2010.

Extrait : In odorem unguentorum H. 51

Septembre-Octobre 2010. Les amateurs des motets de maîtrise de Charpentier ont sans doute usé leurs coudes dans les bacs des disquaires, collectionnant la remarquable série d’enregistrements d’Hervé Niquet parus chez Naxos puis Glossa ou les Motets pour le Grand Dauphin (Alpha). Il faudra désormais compter avec la vision lumineuse et sensuelle de Sébastien Daucé, qui propose une sélection de pièces intimistes des années 1680, avec des psaumes et motets de une à trois voix, issus pour la plupart des œuvres de Charpentier en source unique contenues dans les Mélanges autographes conservés à la Bibliothèque nationale de France (sous la cote F-PnRés Vm1 259 pour les bibliophiles).

« Le Prélude pour ce que l’on voudra » donne le ton d’une caresse enveloppante, où les timbres fusionnent dans un halo sonore opulent et homogène. L’équilibre fluide des parties instrumentales, les contours évanescents des lignes, les superbes flûtes de Lucile Perret et Matthieu Bertaud qui se marient avec le positif évocateur du chef se plaisent dans une palette généreuse et colorée qui ne se démentira pas de pièces en pièces. L’ « In odorem unguentum » pour la fête de l’Assomption s’inscrit dans la la continuité de cette approche sereine, et joue sur les entrelacs entre voix et flûtes, bénéficiant en outre d’un dessus (le livret ne permet pas de rendre à Caroline Bardot ou Juliette Perret ce qui appartient à César, mais les deux chanteuses possèdent de toute manière des voix proches, qui accentuent l’ambigüité du contrepoint) au timbre assuré et aérien dans les aigus, au phrasé ample, à la diction ciselée qui n’est pas sans rappeler celui de Catherine Greuillet, en moins innocent. Le « Beatis omnes » où Daucé troque l’orgue pour un clavecin plus « profane » et plus dynamique est aussi plus extraverti et virtuose sans pour autant abandonner l’homogénéité charnue et ronde de l’ensemble Correspondances. Les deux dessus y sont rejointes par la basse-taille d’Etienne Bazola, souple et articulé, très égal sur la tessiture dans une écriture à la densité contrapuntique redoutable.

S’il faut distinguer une pièce en particulier, ce sera le superbe « Pie Jesu » des années 1674-76 avec son prélude douloureux et sa mélodie descendante reprise plusieurs avec onction par les trois voix des solistes. Tout en conservant une tempo large sans lourdeur, et une relative discrétion dans ses effets, refusant d’insister trop fortement sur les troublants traumatismes, ou de générer des ruptures entre les sections, Sébastien Daucé imprime à ce « para-motet » – composé partiellement sur un texte liturgique – une puissance spirituelle intense, et un chemin qui passe de la désolation (« Pie Jesu Domine, dona eis requiem »)  à l’espoir (« Qui consolator afflictorum »). L’ensemble Correspondances sculpte avec fusion et effusion la trame des différentes voix, mélange les timbres vocaux et instrumentaux, dépeint avec une générosité poétique un coucher du soleil à la Turner, masse aérienne et insaisissable, qu’une basse continue discrète refuse d’ancrer à la terre. On avouera également un faible pour le « Magdalena lungens », véritable récitatif où Marie Madeleine se livre à un poignant monologue.

S’il faut émettre un petit regret sur cet enregistrement qui se hisse parmi les productions consacrées au Musicien de Melle de Guise que tout amateur se doit d’aligner sur ces étagères, ce sera justement cette uniformité souriante et paisible, cet hédonisme sonore moelleux permanent, cette humilité qui vire parfois à la discrétion que d’aucuns trouveront un brin monotone. Ainsi, le « Gratiarum actiones pro restituta regis christianissimi sanitate an. 1686″ pour la guérison du Roi (d’une fistule anale dont on se gardera de dévoiler plus de détails), quoique magnifique dans sa rhétorique et ses couleurs, manque singulièrement d’une certaine pompe jubilatoire dans ses sections réjouies (« Jubilemus, exultantes »), alors même que le Marquis de Sourches notait que « Cette guérison donna une extrême joie à tout le monde car on peut s’assurer, sans vouloir flatter [le Roi], que depuis les plus grands seigneurs jusqu’aux derniers hommes de la lie du peuple, il n’y en avait eu aucun qui n’ait eu d’extraordinaires inquiétudes pour sa vie et les particuliers ayant à l’envi fait faire des prières pour sa conservation ».

Viet-Linh Nguyen

Marc-Antoine Charpentier, Motets pour le Grand Dauphin, Ensemble Pierre Robert, dir. Frédéric Désenclos (Alpha, 2009)