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Première en milieu tempéré

Muse5
31 décembre, 2011

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Das Wohltemperierte Klavier – Teil II

Le Clavier bien tempéré – Second livre – BWV 870 à BWV 893

 

Sébastien Guillot, clavecin

156′, 2 CDs, Saphir Productions, 2011.

Histoire personnelle ou oreilles sensibles, manque d’ambition ou gros doigts boudinés : les excuses ne manquent pas pour expliquer chez la plupart des gens cette incapacité à parcourir gracieusement les touches d’un clavecin de caractère. Pour bon nombre d’entre nous, les doigts ne savent se promener qu’au fil des bacs de disquaires, sautant avec souplesse de tranche en tranche. Cela dit, pour qui sait compter, l’exercice peut se révéler instructif : on constate en effet très rapidement que le second livre du Clavier bien tempéré est beaucoup moins enregistré que le premier ; la faute sans doute à l’absence d’un hymne universel tel que le premier prélude en Ut majeur BWV 846, dont les arpèges cristallins ont dû émaner, avec plus ou moins de bonheur, d’à peu près tous les pianos d’étude.

Mais enfin, si le tempérament égal est bien ce « fil à couper l’octave » dont parlait Varèse, on n’en voudra pas à Bach-père de l’avoir manié avec tant de bonheur pour cet autre monument didactique et musical, souvent plus riche d’ailleurs que le premier volume. L’enregistrement que Saphir nous propose ici présente un intérêt musicologique certain, puisqu’il est le premier à utiliser la source du manuscrit autographe original de 1742 conservé à la British Library, antérieur donc à la version de référence habituelle, Bach ayant fait des corrections entre-temps sans aboutir toutefois à une nouvelle mouture officielle. Malgré des variantes notables, on peut écouter sereinement ce disque en suivant la partition de 1744 sans être interloqué toutes les huit mesures.

Le toucher tout en délicatesse de Sébastien Guillot est mis en valeur par un instrument au timbre très agréable et une prise de son laissant à l’oreille un sentiment de douceur qu’on ne rencontre pas à chaque enregistrement de clavecin. Certains audiophiles pourraient regretter la réverbération qui donne parfois un côté solennel à l’œuvre, mais la spatialisation est tout-à-fait cohérente avec le jeu du soliste. Et l’on se rend compte rapidement que celui-ci a dans les doigts tous les éléments essentiels à la musique de Bach : virtuosité bien sûr, grande qualité d’articulation et, surtout, clarté du discours contrapuntique. Optant pour des tempi enlevés en général, Sébastien Guillot apparaît très à son aise dans les pièces rapides où cascades de doubles et de triples-croches s’enchaînent élégamment ; on pense notamment aux préludes BWV 875 et BWV 889 dont le dessin mélodique est chaque fois magnifiquement exposé du début à la fin. Aucun problème non plus pour les fugues les plus complexes, chargées en mordants et autres fioritures ; chaque voix est passionnément exposée, détachée, et prend tranquillement sa place dans l’architecture.

Evidemment l’on pourra toujours trouver une version qui nous paraît plus expressive pour telle ou telle pièce, se dire que Leonhardt a peut-être mieux mis en relief l’aspect enjoué et le rythme de danse du prélude en fa # Majeur BWV 882, que la fugue en la mineur BWV 889, au sujet si torturé a été, pourquoi pas, mieux percée dans sa substance dans une interprétation de Scott Ross, mais cet enregistrement exigeant supporte très souvent la comparaison avec de grandes versions de référence.

Au-delà de l’intérêt musicologique de l’entreprise – qui n’est pas à mésestimer car il est toujours intéressant d’analyser le processus créatif d’un génie aussi perfectionniste, fût-ce pour partir à la pêche aux micro-trilles – on a simplement entre les mains un beau disque de Bach et un beau disque de clavecin, à réécouter sans modération. Que chacun se rassure d’ailleurs à ce propos : on appuie très facilement sur la touche « repeat », même avec de gros doigts boudinés.

Gilles Grohan

Technique : prise de son fidèle et chaleureuse, un peu trop réverbérée.