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Profond Carmin

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2011

Jean-Baptiste LULLY (1632-1687)

Armide

Tragédie en musique en un prologue et cinq actes (1686)
Livret de Philippe Quinault

Armide – Stéphanie d’Oustrac
Renaud – Paul Agnew
Hidraot – Nathan Berg
La Haine – Laurent Naouri
La Gloire/Phénice/Lucinde – Claire Debonoy
La Sagesse/Sidonie/Mélisse – Isabelle Druet
Ubalde/Aronte – Marc Mauillon
Artémidore – Marc Callahan
Le Chevalier Danois – Andrew Tortise
Un Amant fortuné – Anders J. Dahlin
Une Bergère – Francesca Boncompagni
La Bergère héroïque – Violaine Lucas
La Nymphe – Virginie Thomas. 

Les Arts Florissants
Direction William Christie
Mise en scène: Robert Carsen
Chorégraphie: Jean-Claude Gallotta

Enregistré le 18 octobre 2008 au Théâtre des Champs Élysées
Réalisation : François Roussillon 

2 DVDs, 168min, FraMusica, 2011.

“[...] et d’abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l’ai attiré sur moi pour qu’il sente mes seins tous parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.” (James Joyce – Ulysse)

Les dernières pages du monumental Ulysse de James Joyce s’achèvent par l’éternel féminin, le monologue extraordinaire de Molly Bloom. Si la femme concupiscente du peu reluisant Leopold Bloom n’a rien d’une enchanteresse mythique, Joyce, en quelques pages, nous fait pénétrer au coeur même du subconscient, source des désirs, des frustrations et des passions, une promenade dans l’esprit ponctuée d’images, de féérie, d’enchantements. Le soliloque de Molly est un grand voyage amoureux, une sorte de récitatif intérieur qui explore les sentiments au quotidien. Tout comme Joyce des siècles après, Philippe Quinault dans Armide nous présente malgré les carcans des conventions, une enchanteresse aux accents humains, qui fait les frais du tourbillon nébuleux de l’amour. Ultime chef d’oeuvre du tandem officiel Quinault/Lully, Armide est un corollaire assez triste au sein de l’imaginaire politique louisquatorzien. Depuis 1683, en effet, Louis XIV goûtait de moins en moins le plaisir de la tragédie lyrique, sous l’influence dévote de Madame de Maintenon. Ainsi, en 1685, année de l’Edit de Fontainebleau qui marque le tournant du règne, ne déclarait-elle pas que “passée la quarantaine l’on ne doit plus assister à l’opéra”. Le roi quittait le costume solaire pour endosser la croix du “Très Chrétien”. Nonobstant le retrait de Louis XIV de la tragédie lyrique, déploré par Lully à la première d’Armide, cet opéra renverse, tout comme Roland en 1685, la figure centrale de l’imaginaire politique royal: le héros. À peine voilée dans Roland et tout à fait exposée dans le livret d’Armide, la critique des dangers de la sensualité pour le héros guerrier semble adresser au monarque un avertissement non exempt de reproches. L’image de l’Ulysse de Joyce revient dans la soumission du naïf Leopold Bloom à sa femme Molly, parallèle à celle de Renaud pour Armide. Mais, si les enchantements de la magicienne ont créé un château de cartes, comme tout être passionné, ce sont ses propres transports qui l’ont détruit. La destinée historique d’Armide suivit son cours jusqu’au XVIIIème siècle en France et dans les pays voisins. Donné à Rome en 1690, Armidesera le seul opéra de Lully interprété outremonts.

Acte I « Armide est encore plus aimable » © Alvaro Yañez

Très attendu depuis le mythique Atys de 1987, le retour de William Christie à la tragédie lyrique lullyste fut la pierre de touche de la saison parisienne 2008-2009. Pour ceux qui y assistèrent le 18 octobre 2008 au Théâtre des Champs Élysées, la promesse d’une nuit magique et splendide leur fit attendre l’heure du spectacle en contemplant les feuilles orangées des platanes de l’Avenue Montaigne en grande parade. Et le choc fut brutal, du rouge et de l’argent, des tamis dorés aux roses carmin, le chromatisme sentimental du livret de Quinault s’épanouit dans les nuances charnelles du satin de soie et le parfum enivrant des rosiers. De si belles images, l’exécution brillante et la tragédie amoureuse, comme des leitmotiv de notre temps se devaient d’être fixées pour la postérité. Ce n’est que deux ans après, alors que les fleurs ouvrent leur bouche charnue aux baisers du soleil de mai que cette captation paraît pour nous hanter à nouveau. 

Robert Carsen, metteur en scène canadien, habitué des opéras féminins tels Alcina de Haendel ou Rusalka de Dvorak, apporte une vision postmoderne à la fable d’Armide. Si les critiques ont été parfois virulentes à l’égard de la mise en scène et certains partis-pris qui, du point de vue puriste, sont injustifiés (y compris celles de notre collègue lors des représentations du TCE), l’interprétation sensuelle et esthétique de Carsen s’adapte bien au symbole de la séduction destructrice et de la course à la passion qui gangrène notre époque. L’Armide de Carsen est une femme libre, puissante et redoutable, fatale et sûre d’elle-même. Cependant la solitude et le désespoir la guettent. Quand advient le moment de l’amour qu’elle ressent comme une adolescente, elle se fie aux illusions pour survivre au sentiment, mais ces enchantements sont éphémères et la déception est amère. Égérie même de ce que le baroque espagnol a appelé le “Desengaño”, Armide se “désenchante” en se livrant avec excès au sentiment et, sacrifie finalement sa force vitale aux langueurs de l’amour, contrairement à Renaud qui est ici un héros en quête de lui-même. La force psychologique du drame de Philippe Quinault est renforcée par la vision contrastée de Robert Carsen, par ses choix de lumières et la présence de la soie, à la fois glaciale et ardente. 

Mais, ici, c’est Stéphanie d’Oustrac au soprano dramatique merveilleux qui incarne les atermoiements de la magicienne abandonnée et amoureuse. Elle réussit avec un talent incontestable à habiter le personnage dans le fond de son ambiguïté et les labyrinthes de sa psychologie. Son regard est un monde et une immense leçon de théâtre digne des plus grandes actrices. Les moments les plus attendus, que ce soient les grands airs de désespoir ou le célèbre récitatif, ont été des redécouvertes et Stéphanie d’Oustrac a porté avec courage et passion la tension de la tragédie jusqu’à un paroxysme rarement atteint. Nous attendons avec impatience sa prochaine incarnation lullyste.

« Enfin il est en ma puissance » (Stéphanie d’Oustrac) © France 2 / Fra Musica

Alors que c’est un spécialiste du chant français, Paul Agnew en revanche nous étonne par sa platitude dans l’élégie et son manque d’investissement dans la prosodie. Si dans les récitals en petit ensemble où Paul Agnew excelle par ses ornements et la finesse de ses interprétations, son Renaud manque hélas désormais d’aigus et demeure malheureusement assez opaque et fatigué. Nous louons malgré tout sa présence scénique toujours empreinte de charisme et son incarnation de Renaud, pleine de fragilité et d’indécision.

Dans le rôle de caractère de l’oncle d’Armide la voix charnue et sombre de Nathan Berg, donne aux airs d’Hidraot l’éclat maléfique de l’obsidienne. Son port hiératique correspond tout à fait à sa dignité royale et offre une caractérisation d’un réalisme profond. 

Avec une voix tout aussi profonde, Laurent Naouri porte à merveille une Haine, ambigüe et perfide, image d’une ère où le sexe n’a plus de limites ni de véritable identité. La nuisette de satin de soie écarlate noie la misérable magicienne tandis que la voix obscure de la haine envoûte Armide.

Formant une triade de voix masculines en grande forme, Marc Callahan, Marc Mauillon et Andrew Tortise nous offrent des grands moments de musique dans les petits rôles héroïques. Mais la palme va à la voix sublime et céleste de Anders J. Dahlin dans le rôle de l’Amant fortuné de la célébrissime Passacaille. Ses aigus sont aériens et limpides, son ornementation raffinée et ses phrasés exquis ; un moment de délicatesse en apesanteur.

Campant dans le Prologue les deux sympathiques guides du Château de Versailles, la brillante Claire Debono au sourire volontaire et la charmante Isabelle Druet développent, tout au long de leurs diverses incarnations, des airs gracieux et empreints de lumière.

Le trio des bergères et nymphes, Francesca Boncompagni, Violaine Lucas et Virginie Thomas éveillent avec leurs voix les charmes que la terrible Armide utilise pour nous ensorceler dans le plaisir. 

Dans la fosse, en grande forme pour ce retour tant attendu, William Christie attaque cette Armide avec passion, énergie et beaucoup de créativité dans l’ornementation. Les Arts Florissants développent une palette passionnante qui permet d’entendre avec clarté les différentes couleurs de la musique de Lully. Dès l’ouverture, nous entrons dans un monde tout à fait différent de celui de ThéséeAtys ou Alceste, Lully a étalé ses meilleures fleurs comme un holocauste fragile aux temps qui changent. William Christie et les Arts Florissants avec leur précision et leur passion habituelles nous touchent et nous passionnent. 

Rouge comme le baiser, les écarlates entrelacs des veines palpitantes et le rubis terrible du dépit et de la haine. Armide succombe à sa soif de sang, que ce soit d’abord dans la guerre, puis dans l’inévitable vampirisation de l’amour, le sang la noie dans le carmin profond de sa propre passion, de ses propres illusions. Cessant déjà de sentir la mort à la fin de l’Acte V, Armide était déjà morte dès le début de la tragédie, sa course sans fin vers l’amour l’ayant dévorée dans mille ritournelles de feu.

Pedro-Octavio Diaz 

Technique : captation en haute définition, plans équilibrés, aucune remarque particulière. 

 Jean-Baptiste Lully, Armide, Les Arts Florissants, dir. William Christie (Paris – 10 octobre 2008)      
Armide de Lully ou le sublime crépuscule du Florentin (1686)