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Protecteur des tremblements de terre

Muse5
31 décembre, 2010

Giovanni Battista PERGOLESI (1710-1736) 

Missa S. Emidio
Salve regina in F minor / Manca la guida al piè / Laudate pueri Dominum
 

Veronica Cangemi, soprano
Sara Mingardo, contralto
Rachel Harnisch, soprano
Teresa Romano, mezzo-soprano
Coro della Radiotelevisione Svizzera, dir. Diego Fasolis 

Orchestra Mozart
Direction Claudio Abbado

65’12, Archiv, 2010

Voici la suite du voyage de Claudio Abbado en terre pergolésienne. Après un Stabat Mater d’une beauté un peu froide et au classicisme épuré, le chef fait montre dans ce second  volume d’une lecture plus idiomatique et plus contrastée, plus « baroqueuse » dirons-nous. La Missa S. Emidio du jeune prodige fut probablement composée pour la saint Emidius de l’année 1732 en l’honneur du patron et protecteur de la ville d’Ascoli Piceno suite au tremblement de terre des deux années précédentes.

Cette Missa brevis fastueuse, pour solistes, deux chœurs et deux orchestres, laisse transparaître la ferveur rigoureuse du compositeur. Après un Kyrie eleison dynamique et à l’orchestre particulièrement coloré – on notera les timbres très affirmés des hautbois et des cors de l’Orchestre Mozart – le Christe eleison joue sur les masses sonores avec de nombreuses entrées fuguées que le chœur de la Radio-télévision suisse rend avec agilité : attaques assurées, pupitres aérés, jolis aigus, en dépit d’une relative imprécision dans certains sections du contrepoint. Cette vision lumineuse d’une spontanéité jubilatoire ressort tout particulièrement dans le rutilant Gloria. Mais c’est dans les sections solistes que le style moderne –voire préclassique – de Pergolèse transparaît le mieux. Le Laudamus te délicat et frôlant la préciosité bénéficie de l’interprétation d’une poignante fragilité de Veronica Cangemi. Certes, d’aucuns lui reprocheront un léger vibrato, des passages de registre trop franc, des aigus légèrement étroits. Ce serait nier le naturel du discours et la poésie des phrasés.

De même, le Domine Deus avec ses violons diserts et ses doubles croches carrées laisse la part belle aux méandres de la mélodie que Sara Mingardo brosse de sa manière de tragédienne, d’un timbre charnu et profond qui s’entrelace bientôt avec l’humanité blessée de Cangemi. Autre morceau de choix que le Qui tollis peccata mundi (II) au style bien italien, et où l’influence de l’école napolitaine de Durante est indéniable. Claudio Abbado en livre une approche extrêmement nuancée, dont le lyrisme procède d’une tension sous-jacente savamment contenue, et que le maître distille de mesure en mesure, se délectant des chromatismes et des dissonances, sculptant dans l’ombre du murmure une grande scène de lamentation sombre que saluait déjà et à juste titre Jean Giovelli. Après cette sublime lamentation chorale, on avouera que le Quoniam tu solus Sanctus aux arabesques ornées et à l’écriture plus superficielle, quasi opératique, s’avère moins enivrant. De même que le Cum sancto Spiritu final, d’une majestueuse onctuosité mais où l’expression semble plus convenue.

Le programme comporte également le fameux Salve Regina pour contralto en fa mineur, assez proche du non moins célèbre Stabat Mater. Sur le tapis grainé des cordes en boyau, l’Orchestre Mozart, attentif mais tout en retrait, se pose en écrin de la voix éminemment expressive de Sara Mingardo, d’une tristesse contemplative et résignée, impression que des tempi étirés contribuent à renforcer. Cette ambiance de cendres et de solitude désolée où l’espoir ne renaît pas même dans l’Ad te Clamamus, invocation ne rencontrant que l écho des ténèbres, culmine dans le O clemens, o pia, juste après un Et Jesum benedictum légèrement plus allant. Usant de pianissimi qui sont autant de soupirs, sculptant chaque syllabe avec douleur et abattement, Sara Mingardo fait régner sur cette œuvre une vallée de larmes. 

On pourrait reprocher à la seule écoute du Salve Regina de Claudio Abbado de se complaire dans un pessimisme morbide mais évocateur, que démentira cependant de manière éclatante le Laudate pueri Dominum espiègle et contrasté, où les timbres opulents des trompettes et hautbois dialoguent avec des chœurs des plus enthousiastes. On notera le A solis ortu aux ornements galants où Rachel Harnisch affronte les mélismes avec grâce, malgré une insuffisante projection dans les graves et une implication dramatique qui aurait pu être plus convaincante. Ce même constat vaut pour l’Excelsus super omnes, que l’on pourrait croire tout droit sorti d’un opéra de Ferrandini, ou encore pour le Suscitans ad terra tout aussi extraverti.

Un opus très gratifiant, et qui laisse espérer le mieux du troisième volet, autour du Dixit Dominus.

Sébastien Holzbauer 

Technique : enregistrement ample et précis