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Entre Ciel et Mer (Didon & Énée – Poème Harmonique – Versailles, 15/06/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
20 juin, 2014

Purcell, Didon & Enée

Le Poème Harmonique, dir. Vincent Dumestre
Chœur Accentus, dir. David Bates

 

© Jean Pouget

© Jean Pouget


Henry Purcell (1659-1685)

Didon & Enée
Opéra tragique en trois actes sur un livret de Nathun Tate
Créé en 1689, probablement à l’Ecole pour jeunes filles de Josias Priest de Chelsea

Vivica Genaux (Didon), Henk Neven (Enée), Ana Quintans (Belinda), Ronan Dubois (Magicienne, Marin), Caroline Meng (Première Sorcière), Lucile Richardot (Seconde Sorcière), Nicholas Tamagna (Esprit), Jenny Daviet (Dame d’honneur)

Distribution

Le Poème Harmonique
Mira Glodeanu, Léonor de Recondo, Bénédicte Pernet, Catherine Ambach, Fiona-Emilie Poupard, Benjamin Chénier, Jérôme Van Waerbek, Jorlen Vega (violons)
Pierre Vallet, Joan Herrero, Vojtech Semerad (altos)
James Munro, Tormod Dalen (basses de violon)
Elisa Joglar, Emmanuel Jacques (violoncelles)
Lucas Peres (basse de viole)
Thomas de Pierrefeu (contrebasse)
Mélanie Flahaut (flûtes et taille de hautbois)
Elsa Franck (flûtes et hautbois)
Jérémie Papasergio (flûtes et basson)
Thomas Boysen, Thor-Harald Johnsen (luths, guitares)
Angélique Mauillon (harpe)
Elisabeth Geiger (virginal)

Chœur Accentus – Opéra de Rouen Haute-Normandie
Béatrice Gobin, Isabelle Sauvageot, Patricia Rondet, Leïla Galeb, Angélique Leterrier (sopranos)
Geneviève Cirasse, Marina Haquet (altos)
Bruno Le Levreur, Arnaud Raffarin, Benjamin Clee (contre-ténors)
Andrew Bennett, Gauthier Fenoy, Lisandro Nesis, Samuel Husser (ténors)
Pierre Jeannot, Jean-Marc Savigny, Anicet Castel, Matthieu Heim (basses)
Pierre Gallon, Yvan Garcia (chefs de chant)

Danseurs et acrobates
Sarasa Matsumoto, Sayaka Kasuya, Ahmed Said, Edwin Condette, Tarzana Foures, Anne-Claire Gonnard, Elodie Chan, Antoine Helou
Mise en scène, chorégraphie, décors, costumes : Cécile Roussat, Julien Lubeck
Lumières : Marco Gingold
Assistant scénographie : Sébastien Thouvenin

Dimanche 15 juin 2014, Opéra royal du Château de Versailles

Depuis plusieurs décennies déjà, le « petit » opéra de Henry Purcell fait partie des incontournables du répertoire baroque qu’un ensemble qui se veut respectable doit aborder, au moins une fois. Hervé Niquet, René Jacobs, William Christie… et aujourd’hui Vincent Dumestre. Mais à quoi bon une nouvelle fois ? Quelle nouveauté de lecture apporter à cette œuvre maintes fois jouée et assaisonnée pour les goûts les plus variés ? Voilà tout l’enjeu d’une nouvelle production, qui ne se justifie que si elle met en lumière une richesse encore mal comprise et permet au spectateur de recevoir un message qui le concerne. Le pari est ici on ne peut plus réussi.

Dans la fosse étroite de l’Opéra royal se pressent chœur et orchestre, joyeux artisans d’un même ouvrage, aussi proches dans l’espace qu’ils le seront dans la narration musicale. Vincent Dumestre entre, le silence se fait. On se sent subitement envahi d’un grand calme. L’Ouverture débute comme un songe. Avec une charmante langueur, les cordes seules murmurent des vapeurs qui peu à peu emplissent la salle. L’espace se distend, le temps s’élargit. L’arrivée des vents nous enlève définitivement d’un monde trop consistant. C’est l’instant précis où l’on bascule dans la réalité du rêve.

Cécile Roussat et Julien Lubeck, fidèles compagnons du Poème Harmonique, ont su lire dans l’œuvre de Purcell une puissante allégorie de la mer, à la fois décor et personnage, « reflet de l’âme des protagonistes ». Tout dans leur conception est aquatique, fluide, souple et fuyant ; chaque élément trouve sa résonance dans la partition et l’interprétation qu’en donnent les musiciens. Merveilleuse symbiose qui unit et relie une multitude d’acteurs, de Purcell au spectateur.

La mer comme berceau de l’humanité, berceau des passions et des sentiments, des plus tendres aux plus torturés. Incarnation de la vie même, par son va-et-vient incessant, imprévisible, insaisissable et toujours nouveau. Il n’y a jamais deux vagues identiques. Les décors sont bleutés, doux et légers comme l’écume, mais souvent nuancés d’une face sombre, celle de sous le rocher, qui cache un inconnu, un mystère insondable. Mystère et profondeur de l’âme humaine que l’on ne connaît jamais à fond.

La mer, c’est aussi une source d’inspiration, un tremplin pour l’imaginaire. Pas un instant l’on ne sera privé de la poésie qui caractérise le travail des deux metteurs en scène, même dans les moments d’effrois (Acte II, scène 1) et de souffrance (mort de Didon).

© Jean Pouget

© Jean Pouget

A l’instar de cet univers visuel, la musique est sans cesse ondoyante, frémissante. Les notes ont beau être sues par cœur, un geste nouveau les anime ici et les vivifie. La part belle est faite aux harpe, luth, théorbe et guitares, qui tissent un continuo tout en gouttelettes perlées (« Ah ! Belinda », Acte I, scène 1).  L’atmosphère change au gré de l’instrumentation ; pastorale et simplement joyeuse quand viennent les flûtes (Acte I), mais toujours dans des tons pastel, et sans brutalité dans les transitions.

Les voix d’Ana Quintans et Jenny Daviet se marient agréablement et incarnent avec aisance et naturel  les compagnes de Didon. (« Fear no danger to ensue », Acte I, scène 1).

Danseurs et acrobates épousent de manière admirable l’agogique musicale et soulignent par leurs gestes et déplacements les pensées et les sentiments. Ainsi du gracieux archer en plumes blanches, allégorie de l’état amoureux, qui danse sur un trapèze, porté par l’ostinato des guitares (chœur « To the hills and the vales », Acte I), alors que Didon et Enée s’abandonnent à la force de leur désir. Une grande puissance émotive se dégage de ces balancements silencieux et élancés. L’énergie circule facilement entre la scène et la fosse, qui entrent constamment en dialogue (« Oft she visits this lov’d mountain », Acte II, scène 2 : une nymphe sur scène introduit à la viole le thème d’une ritournelle qui deviendra air).

© Jean Pouget

© Jean Pouget

 

Par un ingénieux jeu de teintes et de lumières, une machine à vent et quelques éclairs, l’action dramatique s’étage sur trois niveaux ; procédé qui donne à l’opéra un relief singulier et très convaincant.  Du rivage paisible et rassurant, l’on glisse dans l’antre de la Magicienne au fond de l’océan, marquée par une noirceur acide, mais où une pâle lumière parvient. L’obscurité et le dénuement absolus seront atteints lors de la mort de Didon, scène rendue riche d’une forte symbolique. Sur un fond noir, Vivica Genaux entame le chant du cygne, alors que ses suivantes la quittent en déployant sur la scène sa longue robe ternie, à l’image de cette âme qui s’étiole et se distend sous la douleur. Didon disparaît, happée par sa parure comme on est happé par la mer, cette mer qui emporte son amant après le lui avoir livré. Le songe se dissipe, se dilate et se perd. Demeure cette onde à présent bleutée, et l’ombre qui danse calmement au-dessus des étoiles. Réminiscence de l’amour passé.

La poésie aura toujours raison des cœurs, quand elle défend la vérité d’une œuvre sans tomber dans la mièvrerie. Le Poème Harmonique, au sens large, aura montré à travers sa riche conception qu’il est possible de grandir par le rêve, et que les « classiques » du répertoire ont encore bien des choses à révéler sur notre humanité, à qui sait les décrypter !

Isaure d’Audeville

Vidéo du spectacle
Site de Château de Versailles Spectacles