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« Jouer ces pièces s’apparente à une forme d’initiation » (Bruno Cocset)

Museor
15 mars, 2013

Henry PURCELL (1659-1695)

Fantazias & In Nomines

Les Basses réunies
Sophie Gent, Stéphanie Paulet (violons)
Emmanuel Jacques (ténor de violon)
Mathurin Matharel (ténor – basse de violon)
Steinunn Stefansdottir (basse de violon)
Richard Myron (violone)
Bertrand Cuiller (clavecin)
Bruno Cocset (alto – ténor de violon, direction)

50’33′, AgOgique, 2013.

Les Quinze fantaisies pour viole de Purcell font partie des œuvres mythiques, incontournables redoutés du répertoire de la viole. Les raisons pour lesquelles un jeune compositeur de 21 ans se lança dans la composition de cet incroyable chant du cygne du consort de violes demeure mystérieuse. Ecrites en à peine quelques mois, il s’agit là des seules compositions écrites par le compositeur pour cet effectif, et le cycle en est sans doute inachevé. Le manuscrit autographe laisse en effet apparaître à côté de l’in Nomines à 6 voix une indication laissant entendre que viendront les « fantaisies à six, sept et huit voix » alors que l’In nomine à 7 violes conclut le cycle.

A l’époque (1683), le genre du consort de violes et sa savante polyphonie s’appuyant sur une homogénéité sonore et stylistique était tombés en désuétude, et il est d’autant plus surprenant que Purcell se soit lancé dans ces œuvres, peu connues de son vivant, et qui ne nous sont parvenus que sous forme manuscrite, sans éditions avant 1927 (!). Géniale synthèse entre l’art élisabéthain et la modernité italienne, les fantaisies de Purcell sont aussi un hommage à la tradition, avec les citations des Lachrimae de Dowland dans les dernières fantaisies, ou le recours à la forme des « In Nomines » c’est-à-dire à des fantaisies où l’un des instruments (sans doute tenu par le maître de maison) se voyait confier le cantus firmus facile du Gloria tibi Trinitas de la Messe Benedictus de John Taverner.

Après la splendide Nascita del Violoncello (AgOgique) Bruno Cocset et ses Basses réunies, poursuivant leur travaux sur les sonorités et la facture instrumentale, ont choisi de recourir à un consort de violons issu de l’atelier de Charles Riché avec lequel il entretient une collaboration de longue date (à l’exception du violone de Richard Myron réalisé par au autre atelier et appartenant à la lisière de la famille des violes et violons). Si les habitués des interprétations de référence depuis la richesse moirée archaïsante de Savall (Alia Vox) à la transparence douloureuse de la première version de Fretwork (Virgin Classics) sans compter l’essai touchant d’Harnoncourt (Archiv) pourront être choqués par ce changement d’instrumentarium, main tendue au clan ennemi. Pour autant, l’expérience n’est pas inédite. Le London Baroque avait déjà tenté une approche mixte en 1983 (sans doute pour profiter des violons d’Ingrid Seifert et Mary Utiger) et récidivé avec un pur consort de violon plus récemment. Il convient aussi d’ajouter que le clavecin spécialement créé pour l’occasion se révèle à dire vrai un brin superflu, mais a le mérite d’être doté de cordes en boyaux et de ne pas s’affirmer de manière trop envahissante, grâce au jeu délicat de Bertrand Cuiller. Enfin, pour être complets, mentionnons que certaines pièces sont transposées, probablement pour des raisons de couleur instrumentale, ce qui n’est guère surprenant quand on sait l’attention quasi-obsessionnelle (soit-dit en guise de clin d’œil complice et non comme une vile attaque) que Bruno Cocset porte à cette question et qui sous-tend ses recherches depuis de nombreuses années.

Quoiqu’il en soit, la parenthèse musicologico-discographique étant faite, on se laissera tout bonnement aller à la contemplation et à l’admiration. Contemplation tout d’abord devant la beauté limpide de ce contrepoint d’une clarté exceptionnelle, qui rend les lignes très intelligibles, à la manière d’un écorché anatomique, ce qui est encore plus frappant dans fantaisies à nombre de voix restreint, comme la Fantazia 4, confondante de transparence. Admiration ensuite, pour la performance d’équilibriste des Basses réunies, qui ont su faire ressortir la nouveauté expressive  de Purcell, son alchimie personnelle, le caractère varié de chaque pièce voire de chaque section. La Fantazia a 5, l’une de nos favorites, allie ainsi la densité contrapuntique à un jeu fluide et lumineux, d’une souplesse qui sait prendre le temps des chromatismes, faire passer un climat, une émotion intense, comme cette montée douloureuse avant l’irruption d’arabesques plus ornées. Autre morceau de choix, la Fantazia upon one note, à la complexité souriante (malgré l’introduction de ce satané clavecin, by Jove !), à la spontanéité généreuse sans aller jusqu’à la nonchalance. Cette apparente facilité est absolument remarquable dans un genre aussi contraint et difficile que les Fantaisies pour violes, qui nécessitent une rigueur et une précision sans faille. Là encore, un passage nocturne, au dolorisme sombre, au murmure suppliant rend compte de tout le travail des artistes, afin de livrer ce jeu de sculpture.

L’on pourrait encore détailler fantaisie par fantaisie les affects de chacune, les combinaisons de textures et de rythmes des interprètes recomposant sans cesse un matériau en constante mutation. Parler de la franchise virtuose de la Fantazia 10, de la grâce intense de la Fantazia 8 et ses cordes sensuelles, s’émerveiller de l’écheveau de l’ In Nomine à 7 parties qui conclut ce cycle inachevé. Mais on se sent comme désarmé face à cette lecture complexe de laquelle se dégage la force de l’évidence, et qui rejoint sans peine le panthéon des versions de référence.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation très riche au niveau des timbres instrumentaux, un peu proche des interprètes, mais tout à fait remarquable par sa présence.