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« Qual alto concento d’angelico accento consiglia a gioir? »

Muse5
31 décembre, 2009

Alessandro STRADELLA (1639-1682) 

Cantate per il Santissimo Natale
Cantate a tre (Si apra al riso) e sei voci  (Ah! Troppo è ver) con l’istromenti con una sonata di viole con concertino e concerto grosso

Lavinia Bertotti, Barbara Zanichelli, Emanuela Galli (soprani), Roberto Balconi (alto), Maurizio Sciuto (ténor), Carlo Lepore (basse). 

Orchestra barocca della Civica Scuola di Musica di Milano,
Direction Enrico Gatti 

67’, Arcana, 1998, réed. 2009

Parmi ses nombreuses cantates, Alessandro Stradella semble n’en avoir signé que deux pour la Nativité, qui sont réunis sur ce disque d’une rare délicatesse : non pas une délicatesse morbide et superficielle, mais une délicatesse tendre et suave, qui enveloppe tout l’enregistrement. Et tandis que nous relisons nos notes d’écoute, nous nous surprenons nous mêmes de retrouver partout ce mot de « délicatesse »  – appliqué à la musique, aux chanteurs, aux instrumentistes et à la direction. Une délicatesse cohérente, donc. Par conséquent, une délicatesse qui invite à la réjouissance.

Si l’image n’était pas déjà éculée, nous pourrions comparer ces deux cantates, et l’interprétation qu’en donne Enrico Gatti et l’Orchestra barocca della Civica Scuola di Musica di Milano à un joyau finement ciselé, aux harmonieuses proportions, et d’une luminosité douce et d’une valeur augmentée par la rareté d’un tel phénomène. Nous ne le ferons donc pas, mais gardons l’image présente dans nos esprits irradiés.

Certes, toute belle pierre, aussi repaissante de beauté qu’elle soit, peut comporter un petit défaut, un crapaud, mais si minime qu’il n’en peut affecter la valeur. Ces crapauds, mentionnons-les vite pour les oublier aussitôt, ce sont ici les pimpants violons en tutti auxquels on peut parfois reprocher trop de brillance, qui surprend au sein de toute cette délicatesse déjà bien évoquée. Mais encore ne s’agit-il pas de tout les tutti et certaines ritournelles sont délicieuses et charmantes.

Sinon les violons restent doux et suaves, dès la première sonate pour violes (con concertino di due violini), et notamment dans la Simphonie d’ouverture de la cantate Ah! Troppo è ver, dont tout un mouvement est constitué d’un enchanteur dialogue à quatre, entre deux violons, le théorbe et le clavecin — qui pourrait justifier à lui seul la procuration immédiate de ce disque par le bénévolent lecteur. Ce mouvement s’ouvre par un violon solo accompagné du superbe théorbe de Franco Pavan, qui se contente alors de remonter et redescendre la gamme, y rajoutant quelques accords arpégiés. Puis le véritable dialogue commence, chacun reprenant comme en écho la ligne musicale de l’autre, séparément. Un deuxième violon et le clavecin (tendrement animé par Guido Morini qu’on ne pourra que louer, malgré un instrument au son un peu trop petit et étouffé) les rejoindront plus tard dans le même procédé, pour former un moment extrêmement touchant et intime, malgré sa simplicité musicale — mais justement, extrêmement touchant grâce aussi à cette simplicité.

Mais cette fameuse délicatesse, cette tendresse même musicale, ne peut venir que d’une grande cohésion dans l’ensemble orchestral. Et cohésion il y a, tant dans les instruments du dessus que dans le continuo, et surtout entre les parties, qui interagissent en permanence. Tantôt tous s’entraînent les uns les autres, se portant tous et avançant ensemble, comme dans la première ritournelle de Si apra al riso, tantôt les dessus seront tirés par un continuo ample (dernier mouvement de la Sonate pour viole), sur la force duquel nous ne pouvons que nous arrêter un instant — incisif quand il faut, empêchant un chanteur de traîner (E non si spezza a tant’amore), puissant en général. On notera en particulier un théorbe magistral, au grand jeu qui claque et résonne avec ampleur et rondeur, aux arpèges souples, sachant aussi se faire plus discret, mais toujours en harmonie.  Ainsi les premières mesures du dernier vers de la première cantate, Iddio si fa di carne où l’orgue accompagne seul et presqu’à l’unisson la voix d’alto sola quelques instants, voient les deux parties se compléter harmonieusement dans une délicate suavité, que ce soit dans le toucher de l’orgue d’Amaya Fernandez Pozuelo que dans la voix de Roberto Balconi.

Les voix chantées, elles-aussi, sont toutes douées d’une extrême délicatesse, chacune à sa façon, mais qui les permet de se réunir à merveille. Puisque nous avons évoqué le contre-ténor de la distribution, entrons dans les détails de sa voix agréable, d’une parfaite souplesse. Les airs qui lui sont donnés restent assez bas, mais la voix de Balconi n’en perd pas en chaleur, et conserve un côté suavement ténébreux (All’ignudo Redentore). Dans les aigus, Balconi révèle une autre richesse dégagée, bien harmonisée.

C’est aussi le cas des trois soprani, dont les harmoniques n’ont pas lassé de nous surprendre. Lavinia Bertotti, la première que l’on entend est dotée d’une voix très légère, très dégagée et ouverte à l’arrière de la tête. Une voix aérienne mais point diaphane – qui ne s’efface pas derrière les violons – d’une pureté toute virginale qui fait oublier l’essence humaine de Maria Vergine, mère de Jésus, qu’elle interprète dans Ah! Troppo è ver. Mais retenons aussi Emanuela Galli, ange très gracile de la deuxième cantate. Plus chaude que celle de Bertotti, avec un parfait équilibre entre ses résonnances de poitrine et de tête, sa voix monte haut sans problème, mais reste toujours soutenue — ce qui lui confère un côté éthéré, ne s’adonnant pas à la couverture des instruments qu’elle complète aussi harmonieusement qu’ils la soutiennent.

Evoquons enfin la basse Carlo Lepore, profonde et ample, légère quand il faut, terrible en Lucifer dans la Ah! Troppo è ver. Dans le madrigal Temer più non lice, superbe trio acapella entre soprano, alto et basse qu’il ponctue, tandis que Bertotti plane au dessus, les deux se rejoignant grâce à l’alto, si bien que l’on semble n’entendre qu’une seule voix. L’air circule avec aisance dans l’instrument de Lepore, tant dans le coffre que dans la tête, et si les basses sont très amples et très profondes, les aigus ne peinant pas. Parfois un peu poussif dans quelques airs très vocalisés et rapides, on lui pardonne bien aisément ce défaut quand il nous régale dès la fin de la Simphonie de la dernière cantate, intervenant avec un puissant Ah! sur la cadence finale des instruments, leur dernier mouvement s’achevant à peine.

Soave delichezza, cet enregistrement pourrait, tandis que s’approche la fête qu’il célèbre, parvenir sans peine à faire oublier tous les Messie de Haendel qui promettent de nous envahir alors, car il en vaut la peine.

Charles Di Meglio

Technique : prise de son précise, centrée sur les différents interprètes, avec une agréable aération cependant.