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Quand il vous plait de vaincre, il ne vous retient pas.

17 février, 2006

L’Hiver a beau s’armer de glace et de frimas

alceste

Ces humbles vers sont extraits de l’épître dédicatoire à Louis XIV, précédant le texte imprimé d’ Alceste de Philippe Quinault, mise en musique par Lully. La tragédie mise en musique fut représentée pour la première fois en janvier 1674 (ouf). Deux ans plus tard, Alceste fut remontée à Versailles en grande pompe. La cour de marbre du petit palais qui allait devenir le centre du gouvernement de la France pour plus d’un siècle possédait encore son charme suranné de gentilhommière Louis XIII. Certes, le Roi avait fait ajouter de jolies bustes d’empereurs romains ici et là, ordonner que des cages d’angle abritent de jolis oiseaux qui plairaient certainement à l’admirable Françoise-Athénaïs (la rayonnante Madame de Montespan) mais c’était encore cette demeure sans autre prétention que d’abriter des plaisirs et des « isles enchantées »…

La cour s’enthousiasma pour la création du Florentin. Baptiste en était à ses débuts, ébauchant d’un burin décidé les contours monolithiques de la tragédie mise en musique qui règnera, de plus en plus anachronique et contestée, jusqu’au siècle des Lumières, tel un souvenir louis-quatorzien aussi fané que figé dans l’adoration du maître. Charpentier et Rameau le comprendront à leurs dépens. Les costumes furent somptueux, les orangers embaumaient, l’orchestre scindé en deux offrait un effet de doux enveloppement et l’absence de clavecin ne gêna que le futur musicologue du XXème siècle. Beaucoup de courtisans pleurèrent lors de la grandiose scène de déploration où « Alceste est morte »; d’autres sourirent et s’empressèrent auprès de leurs charmantes voisines lors des élans jaloux de Straton et Céphise.

Jamais la tragédie lyrique ne fut aussi vive, aussi légère, aussi grave et aussi désespérée. Certes, personne ne croyait à ses Enfers, ses sièges où les armées combattaient en chantant avec des hautbois, ou encore ses dieux qui surgissaient d’un coup pour repousser les navires à grands coups de machinerie mais le spectacle était grand, beau, invraisemblable. La cour était jeune et galante et n’aspirait qu’au repos et au rêve avant que d’aller périr sur quelques frontières boueuses. Etrangement, personne ne s’aperçut qu’Alceste sonnait avec brio le glas d’un miracle à peine esquissé : la tragédie française à la Shakespeare. Plus jamais l’ambiguïté comique digne de la comedia dell’arte ne troublera le noble sérail des preux héros. L’opéra bouffon prendra la relève avec Mouret ou Boismortier mais il faudra pour cela attendre que les perruques s’allègent et que les philosophes s’envolent dans leurs batailles de papier. Pour l’heure, Louis est satisfait. 

       V.L.N.