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Quand la presse people s’empare de l’Olympe…

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2007

Georg-Frederic HAENDEL (1685-1759)

Sémélé

Opéra en trois actes (1743), livret de William Congreve

 

Charles Workman (Jupiter), Birgit Remmert (Junon), Cécilia Bartoli (Sémélé), Liliana Nikiteanu (Ino), Anton Scharinger (Cadmus/ Somnus), Thomas Michaël Allen (Athamas), Isabel Rey (Iris)

Mise en scène : Robert Carsen
Orchestre La Scintilla de Zürich
Direction William Christie

2 DVDs, 154 mn, Decca,  production Opéra de Zürich, enr. 2007.

Haendel composa en 1743 cet opéra tiré de la légende grecque, sur un livret de William Congreve. Créée en 1744 au Covent Garden de Londres, l’œuvre ne fut représentée du vivant du compositeur que sous forme d’oratorio. Si elle possède des chœurs nombreux et remarquables, elle relève toutefois pleinement de l’opéra : les flamboyants airs solo alternent avec des scènes plus intimistes (les duos entre Athamas et Ino au premier acte, parfois supprimés, comme dans la version de Johannes Somary chez Harmonia Mundi en 1972) et avec des ensembles plus larges (notamment le remarquable quatuor « Why dost thou thus untimely grieve », au premier acte également).

L’argument à lui seul appelle une riche mise en scène. En voici le rappel pour nos lecteurs qui ne l’auraient pas en tête. Fille du roi de Thèbes, Sémélé est conduite à l’autel par son père Cadmus afin d’épouser son promis, Athamas, prince de Béotie. Secrètement amoureuse de Jupiter, elle l’invoque ouvertement pour empêcher cette union, que sa soeur Ino réprouve également car elle-même est amoureuse d’Athamas. Des coups de tonnerre font fuir les invités, laissant Athamas avec Ino qui lui avoue son amour dans un duo plein de délicatesse. Les choeurs reviennent et relatent l’enlèvement de Sémélé par Jupiter. Sémélé clôt l’acte en exprimant sa joie dans l’éblouissant « Endless pleasure, endless love ».

Au second acte, Junon apprend son infortune de la bouche d’Iris : Sémélé a été installée par Jupiter dans un palais du mont Cithéron, gardé par deux dragons féroces et toujours éveillés. Dans un tourbillon de colère (« Hence, Iris hence away »), Junon part avec Iris rechercher l’appui de Somnus afin d’endormir les défenses du palais. Sémélé y jouit de son bonheur auprès de Jupiter mais elle regrette de n’être qu’une simple mortelle. Jupiter lui fait apporter des présents, et lui amène sa soeur Ino pour lui tenir compagnie (très beau duo entre les deux femmes).

Le drame se joue au troisième acte. Junon tire Somnus de son sommeil, et celui-ci finit par lui donner sa « baguette de plomb » pour endormir les dragons et Ino. Junon vient rendre visite à Sémélé en empruntant les traits d’Ino. Elle lui offre un miroir magique, en la persuadant qu’elle a des traits divins. Sémélé chante alors sa beauté (le célèbre « Myself I shall adore »). La fausse Ino suggère à Sémélé de bannir Jupiter de sa couche, jusqu’à ce qu’il accepte de s’unir à elle sous sa forme divine, ce qui lui confèrerait l’immortalité. A son retour, Jupiter est dépité de la froideur feinte de Sémélé ; il jure d’accèder à tous ses désirs. Lorsque Sémélé exprime son voeu, il tente de l’en dissuader (« Ah, take heed what you press ! ») mais elle maintient son exigence (« No no I’ll take no less ! »). Lorsqu’arrive le moment funeste, Sémélé manifeste, trop tard, ses regrets : sa vanité aura causé sa perte ! Le choeur chante sa disparition. Ino, réveillée de son sommeil, proclame qu’elle a vu en rêve Jupiter lui ordonner d’épouser Athamas. Ce dernier accepte aussitôt, comme le suggère la jolie marche nuptiale qui suit. Jupiter réapparît, et déclare que les cendres de Sémélé ont donné naissance à une nouvelle divinité, Bacchus. Le peuple tout entier s’adonne aux libations pour fêter l’évènement (« Happy shall we’ll be »).

Sémélé est donc avant tout l’histoire de la vanité humaine, avec des dieux obéissant aux mêmes ressorts que les mortels. La mise en scène de Robert Carsen exploite pleinement cette dernière veine, en projetant l’Olympe dans l’univers glamour de la presse people contemporaine. La scène du mariage du premier acte avec ses invités en smoking et robe longue, ou la scène finale avec Jupiter en costume royal semblent sortir tout droit de certains magazines. Au second acte, Junon a un petit air d’Elizabeth d’Angleterre ; elle part à la poursuite de sa rivale (« a speedy flight we’ll take ! ») en exhibant un billet de la British Airways ! Les choeurs exhibent devant Cadmus les tabloïds qui relatent l’enlèvement de Sémélé… Si les clins d’œil sont quelquefois un peu appuyés, les costumes et les décors sont assurément de belle facture. Ne boudons pas notre plaisir, et laissons nous guider par cette relecture jubilatoire.

William Christie, disons-le d’emblée, ne nous a pour sa part pas entièrement convaincus. Sa direction rapide et incisive fait certes merveille dans les airs les plus brillants de la partition, et sa lecture cursive nous transporte dans les ensembles (en particulier le magnifique quatuor du premier acte « Why dost thou thus untimely grieve »). Mais l’accentuation du contraste des tempi aboutit aussi à des excès : le premier mouvement de l’ouverture cherche un peu sa ligne mélodique sous des attaques trop appuyées, l’orchestre La Scintilla (l’ensemble sur instruments d’époque de l’Opéra de Zürich à qui on doit un excellent Orlando) renforce le caractère un peu mécanique du chant de Cadmus, et la symphonie du début du deuxième acte file à la vitesse d’un TGV ! Pourtant, l’orchestre fait preuve d’une belle cohésion et d’un noyau de cordes très précis dans les départs. On regrettera simplement du côté de la fosse des couleurs assez ternes, que compense l’énergie du chef.

Côté scène, à tout seigneur tout honneur. Cecilia Bartoli (Sémélé) est évidemment la vedette de cette interprétation. Toute à son aise dans les grands airs de la partition (« Endless pleasure, endless love » et « Myself I shall adore »), elle se joue avec grâce et expressivité de leurs ornements redoutables, déclenchant à juste titre les tonnerres du public. Mais son timbre velouté et délicat nous enchante également dans deux autres airs (« O sleep, why dost thou leave me » et « Thus let my thanks be paid »), rendant parfaitement l’atmosphère intemporelle du premier et la naïveté du second. Enfin son jeu scénique couronne ses performances vocales.

Avec sa haute stature, Birgit Remmert campe une Junon de haut vol face à cette rivale. Son timbre légèrement cuivré convient parfaitement au personnage, en particulier dans « Awake Saturnia from thy lethargy ». Mais c’est dans « Hence, Iris hence away » qu’elle révèle tout son talent, nous entraînant dans une pyrotechnie vocale éblouissante aux aigus toujours impeccables, doublée d’un véritable tourbillon scénique. Tout simplement époustouflant… Liliana Nikiteanu (Ino) est le troisième point fort de la distribution féminine. Sa voix aérienne, au timbre légèrement mat, est à l’aise tant dans les récitatifs avec Athamas que dans le superbe duo avec Sémélé « Prepare then, ye immortal choir » (à la fin du second acte), aux ornements magnifiquement ciselés. Isabel Rey (Iris) incarne honnêtement son personnage. Elle dispose de moyens vocaux plus limités, mais servis par une bonne diction. Le rythme trop lent de l’orchestre la dessert toutefois dans son seul air (« There from mortal care retiring »). On retiendra surtout son talent d’actrice, aux mimiques expressives et à l’effet comique assuré.

Parmi les hommes, Charles Workman (Jupiter) enchaîne avec bonheur les airs du second acte (« Lay your doubts and fear aside », « I must with speed amuse her », et le magnifique « Where’er you walk »). Son timbre rond et généreux nous offre de beaux ornements filés au troisième acte (« Ah whither is she gone, unhappy fair ?). Et il possède le physique et la prestance du rôle, ce qui ne gâte rien. Malgré un rôle assez court, Thomas Michaël Allen est un excellent Athamas. Son timbre bien posé dans ce registre difficile de haute-contre est à l’aise aussi bien dans les récitatifs que dans son unique air du premier acte. A l’image de son style impeccable, son jeu scénique tout en finesse donne avec bonheur la réplique à l’Ino de Nikiteanu lorsqu’ils prennent conscience de leur amour mutuel, dans de beaux ornements filés. Anton Scharinger n’est en revanche guère convaincant dans le rôle de Cadmus. Malgré un jeu scénique honorable et un timbre assez généreux, mais desservi par un orchestre un peu mécanique, son chant renforce ce caractère artificiel, voire affecté, qui semble provenir de sa poitrine. Le personnage de Somnus (puisqu’il interprète les deux rôles) lui convient mieux, sans toutefois le hisser au nivau du reste de la distribution.

Malgré les quelques réserves exprimées plus haut, l’ensemble est d’une très grande qualité. Si vous voulez découvrir (ou redécouvrir) Sémélé, à consommer sans modération, comme dirait Bacchus !

Duo « In all this joy » , Cécilia Bartoli (Sémélé), Liliana Nikiteanu (Ino)

Bruno Maury

Technique : bonne prise de son, avec toutefois quelques effets de distance lors des déplacements des chanteurs.