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"Quand on lui dit : Comment? Il répond, je le veux." (Arbas, Acte I, scène 1)

Musemois
25 octobre, 2008

Jean-Baptiste LULLY (1632-1687)

Cadmus & Hermione (1673)

Tragédie lyrique en un prologue et cinq actes sur un livret de Philippe Quinault d’après Les Métamorphoses d’Ovide.

André Morsch (Cadmus), Claire Lefilliâtre (Hermione), Arnaud Marzorati (Arbas / Pan), Jean-François Lombard (La Nourrice / Dieu champêtre), Isabelle Druet (Charite / Melisse), Arnaud Richard (Draco / Mars), Camille Poul (L’Amour / Palès)

Danseurs, Chœur et Orchestre du Poème Harmonique
Direction artistique et musicale : Vincent Dumestre

Mise en scène : Benjamin Lazar
Chorégraphie : Gudrun Skamletz
Chef de chœur : Daniel Bargier
Scénographie : Adeline Caron
Costumes : Alain Blanchot
Lumières : Christophe Naillet

1 DVD Alpha, 2’08, Format: NTSC, Sous-titrage: anglais, allemand, italien, néerlandais, espagnol, japonais, Audio: stéréo / dolby digital 5.1, 2008.

Voici presque un an que nous attendions cette parution après l’émerveillement des représentations de l’Opéra Comique. Nous ne reviendrons pas ici sur le contexte et les caractéristiques de l’œuvre elle-même qui sont étudiés dans un article dédié, mais uniquement sur la captation de ces instants de magie, que le souvenir et les mois passés ont sublimés.

Disons-le tout de suite, si le petit écran semble bien mesquin pour ce spectacle grandiose, si le frémissement des bougies et leur clarté dorée ne sont pas assez perceptibles, pour le reste, notre mémoire n’a pas été trahie par la captation de Martin Flandreau, déjà aux commandes pour le film du Bourgeois Gentilhomme. Et pour ceux qui découvriraient cette mise en scène, il n’est pas inutile de rappeler le parti-pris ambitieux de Benjamin Lazar, qui est celui d’une recréation (et non d’une restitution servile à l’identique) de l’œuvre dans sa globalité. De l’éclairage à la bougie aux panneaux coulissants des décors, des costumes exotiques et opulents inspirés de Bérain à la gestique hiératique et codifiée des sentiments, de la prononciation restituée aux instruments naturellement d’époque, Lazar et son équipe ont redonné intelligibilité et cohérence au genre de la tragédie mise en musique, spectacle total par excellence.

Dès le Prologue, cette esthétique chatoyante s’affirme dans ses soieries colorées, sa théâtralité exacerbée et quasi-rituelle, sa picturalité assumée. Quelques-uns se gausseront de ce Prologue de propagande interprété fidèlement et de cet aimable campagne de carton-pâte, avec ses orangers, ses grottes, ses bergers et bergères fardés et souriants. Les « baroqueux » que nous sommes soupireront d’aise à la vue de ce tableau arcadien, ces effets spéciaux toujours impressionnants où l’Envie paraît devant un rideau de flammes avant que les filins apparents ne fassent descendre le Soleil sur son char. Oui, la vision est littérale, sans relecture incongrue, mais elle est belle, explicite, fidèle au livret.

Les costumes somptueux, surchargés de broderies et de plumes d’Alain Blanchot, associés à la scénographie précieuse d’Adeline Charon ne sont pas peu pour cet ambiance d’un exotisme charmant. Il y a du merveilleux et de l’évasion dans cette vision orientalisante qui retranscrit le goût de l’époque pour l’extraordinaire. La scène se fait alors l’embarcation du rêve et de l’imagination vagabonde, et rien n’aurait pu sembler si ridicule aux contemporains que de voir des tragédiens habillés comme au quotidien avec leurs rhingraves et leurs canons de dentelles. On louera l’intransigeance de Lazar à respecter les canons de l’époque en matière de positionnements scéniques, forçant les solistes à toujours faire face au public, évitant les contacts physiques. Ainsi, lors de la très touchante scène des adieux de Cadmus et d’Hermione (II,4), les deux protagonistes font sentir par leurs soupirs, leurs inflexions de voix, leurs mains tendues l’un vers l’autre dans le vide toute l’affection qu’ils éprouvent l’un envers l’autre. Et cela fonctionne. Car si l’expérimentation historico-musicologique est déjà intéressante en soi, sa plus grande vertu est de parvenir à insuffler du sens à la tragédie, et à faire partager un éventail d’émotions variées au public : du rire gras devant la veulerie d’Arbas ou les pérégrinations de la nourrice travestie d’Hermione à la compassion attendrie pour ce couple d’amants au destin balancé au gré des dieux et des géants. 

Parmi les moments visuellement marquants de cette fresque dont les tons n’auraient pas déplus à un Véronèse, on distinguera deux moments : le grand divertissement des Africains (I, 4) s’épanouit en une vaste chaconne où les chorégraphies harmonieuses, légères et pleines d’humour de Gudrun Skamletz sont un plaisir pour les yeux (on regrettera que la caméra coupe souvent les pieds des danseurs). Le second divertissement consacré à la cérémonie de sacrifice à Mars (III, 6) possède des réminiscences sinisantes avec ses jeux de lances et ses tuniques longues. On sera plus réticent au sujet du dragon de foire, digne des jouets de papier-mâché de nos grands-mères, que Cadmus n’a aucun mal à occire à l’acte III.

Et, pour conclure sur cette mise en scène pompeuse – au sens premier du terme -, on mettra en avant l’inventivité, l’originalité et l’audace dont Benjamin Lazar et ses compagnons ont fait preuve. Non, les décors – plus modestes – ne correspondent pas servilement à ceux de Vigarani ou Bérain tels que conservés à dans les esquisses de Paris ou Stockolm. Non, les costumes ne copient pas non plus les dessins au lavis des mêmes qui montrent une inspiration nettement plus « antique » avec casques empanachés et tuniques à la grecque. Et les déhanchements peu catholiques des Africains n’ont sans doute pas grand-chose à voir avec les chorégraphies de 1673. Il y a donc bien une réappropriation totale de l’œuvre, mais avec le souci constant de respecter son esprit.  Et il faut rappeler une fois encore le rôle primordial de l’éclairage à la bougie et des miroirs dans la confection de cette atmosphère feutrée, dorée et hésitante, d’une extrême poésie, écume dansante que l’œil de la caméra n’a pas réussi à capter (la lumière semble beaucoup plus claire et plus lisse que lors des représentations).

Les solistes de cette tragédie travaillent avant tout comme une équipe, sans la césure franche entre les premiers rôles « starisés » et les autres. Se pliant à la vision sensible et très déclamatoire de Vincent Dumestre, les chanteurs se font avant tout acteurs, prenant un soin maniaque à placer les accents des mots, à respecter la prosodie et ses nombreuses respirations. Le texte, même en prononciation restituée, possède une limpide clarté (le test en est aisé – et le Minotaure – il suffit d’enlever les sous-titres). On ne trouvera point ici de grandes envolées extraverties et violentes, de déchaînements de colère, de halètements de douleurs, de large phrases mélodiques pseudo-mozartiennes. La ligne directrice a été la mesure, la retenue sans affectation ou immobilisme, ainsi que la noblesse surhumaine des sentiments, car jamais les personnages ne se rabaissent à la banalité du probable, juchés sur les nuages de leur Olympe mythologique. Dit abruptement, ce Cadmus et cette Hermione ne seront jamais vos voisins de palier. Claire Lefilliâtre laisse admirer un timbre d’une confondante clarté, avec des aigus dynamiques et transparents (« Amour, voy quels maux tu nous fais ») et des ornements impeccables quoique copieux. André Morsch, artiste allemand, a réussi à adopter une diction parfaite que plus d’un natif lui envierait, et campe un Cadmus racé et très épris, plus rêveur que guerrier. Arnaud Marzorati, fidèle à sa truculence habituelle, surjoue un peu Arbas, cabotinant à qui mieux mieux avec la nourrice travestie de Jean-François Lombard. La Charite d’Isabelle Druet, mutine et piquante, révèle toutefois une émission un peu tendue et des aigus durcis.

En ce qui concerne l’interprétation musicale proprement dite, le Poème Harmonique a considérablement mûri depuis le Bourgeois Gentilhomme. L’orchestre sonne désormais ample et large, avec une excellente cohésion des pupitres. Les tempi sont équilibrés, dénotant cette noble élégance très « William Christie » qui laisse la rotondité mélodique s’épancher, insiste sur la répétition des motifs, marie les timbres. Vincent Dumestre a en outre le souci de la pulsation interne de chaque mouvement (cf. irrésistible chaconne africaine précitée), avec une basse continue dynamique et structurante. Ce n’est pas le Lully le plus farouchement énergique qu’on pourrait entendre, mais un déroulé logique, musical, au charme prenant et insidieux. Les cuivres et les percussions apportent la touche de martiale majesté, les violons un lyrisme pudique lors des ritournelles. On soulignera aussi la très bonne balance de la captation qui permet de saisir les nuances des cordes pincées.

Enfin, Martin Flandreau dirige avec application une caméra qu’on eut aimée plus posée. Les coupes et les plans moyens sont relativement fréquents, et l’habitude de glisser un regard appuyé à certains protagonistes tandis que les chanteurs sont hors champ troublante. Il y a de nombreux moments, surtout lors du Prologue, où l’on se surprend à tendre le cou vers autre chose que ce que la caméra offre à notre vue. Le recours à de vastes plans séquence, des coupes réduites et calées sur les phrases musicales, permettraient une captation plus naturelle, quoique moins « cinématographique ».

A l’occasion de la sortie de ce DVD, Alpha a compensé l’absence totale de bonus par la mise en ligne d’un site spécial où l’on retrouvera l’intégralité du livret et de nombreuses informations sur l’œuvre et les artistes. Et l’on souhaite vivement que le succès attendu et mérité de cette parution pousse l’éditeur à réaliser une édition luxe où l’on pourrait suivre les coulisses de la production, qu’il s’agisse des décors, de l’éclairage, ou des répétitions, et où Benjamin Lazar et Vincent Dumestre nous entretiendraient de leurs choix interprétatifs. Tout en espérant ardemment que ce duo inspiré poursuive son voyage au pays de la tragédie lyrique (Bellophéron par exemple, n’attend que leur talent).

Viet-Linh Nguyen

Technique : image numérique HD très lisse, et avec une luminosité pratiquement constante, loin des variations des bougies (on se demande si la captation n’a pas fait appel à un éclairage supplémentaire). Chapitrage pour chaque scène. Sobre menu. Belle qualité sonore, claire et précise, manquant peut-être d’un peu de recul.

En savoir plus :

Cadmus & Hermione de Lully : la naissance de la tragédie lyrique (1673)
Les Parodies des œuvres de Lully et l’exemple de Cadmus et Hermione
Livre : Michel Verschaeve, Gustav Leonhardt (pref.), Traité de chant et mise en scène baroques, ZurfluH, 1997   
Jean-Paul Gousset, La technique théâtrale en 1778

Le site Alpha dédié à la sortie du DVD : www.cadmus.fr