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“Que j’ay le jugement peu sain / De m’abîmer dans le dessein / D’élever au Ciel ta loüange: […] L’accident seroit trop étrange, / D’entendre qu’un Hibou loüat un Rossignol.” — L.-G. Brosse, Ode à Gantez.

Muse4
31 décembre, 2008

Annibal GANTEZ (1600-1668)

L’épopée d’Annibal Gantez.

Messe Vigilate à six voix, Lettres.

  

Carole Ségura-Krémer (supérius), Andres Rojas-Urrego (alto), Jean-Christophe Candau, Hervé Lamy (ténors), Jean-Marc Vié (baryton), Antoine Sicot (basse), Marie-Christine Barrault (récitante).

Ensemble Vox Cantoris
Direction Jean-Christophe Candau

68’, Psalmus, 2008. 

Annibal Gantez. Voilà un nom qui a bien de quoi nous intriguer, soulevant sous notre crâne une tourbillon d’interrogations : d’abord, d’où vient-il ? D’Espagne, de Gascogne, de quelqu’autre endroit à peine exploré ? Mais surtout, qui est donc ce brave monsieur, auteur d’une messe pourtant imprimée chez Ballard, d’une autre chez Sanlecque, au nom si tonitruant et exotique?  C’est certes l’auteur d’un Entretien des musiciens — recueil de lettres qu’il a envoyées au cours de sa carrière à ses amis musiciens comme une recherche rapide nous permet de l’apprendre – mais à quoi diable sa musique parfaitement inconnue aujourd’hui peut-elle bien ressembler ? Et comment donc résister à l’appel irrépressible de découvrir l’œuvre de celui qui fut chanoine semi-prébendé à la cathédrale d’Auxerre de 1643 à sa mort, qui fit un nombre certain de messes et de motets — dont il n’a pourtant jugé bon de n’en imprimer que deux — à travers cette messe Vigilate à six voix ?

Nous nous attendions donc à tout, à rien, à une sorte de Lassus peut-être, ou bien du plain-chant des plus plats, ou même à de l’exubérance lulliste sans les moyens de la Chapelle Royale, le tout en passant par d’autres idées plus saugrenues encore, mais sans jamais imaginer ce avec quoi le disque de l’Ensemble Vox Cantoris nous permettrait de nous repaître.

Car c’est un véritable délice des sens qui nous est ici livré, l’air de rien, et le plus humblement du monde.

Car, alors que nous écoutons les lettres de Gantez, qui entrecoupent la messe, lues de la voix posée, calme et douce de Marie-Christine Barrault, c’est plaisir de ventre que nous avons, nous croyant presqu’à la table du brave provençal, buvant un léger et clairet vin de Bourgogne, faisant bombance des meilleurs rôts avec ses chantres, tandis que les différents moments de la messe sont régal à l’esprit et surtout aux oreilles.

Une basse ronde (Antoine Sicot), très profonde, ouvre le Kyrie, bientôt rejointe par un baryton à l’unisson. Et nous sommes transportés dans une sorte de ferveur à des lieues de la truculence du compositeur que nous croyons percevoir à travers ses différentes lettres d’une piquante drôlerie, transportés dans un univers d’un profond dévouement, d’une foi véritable (notamment dans le Hosanna du Sanctus), mais sans mysticisme pesant et métaphysique. Au contraire, si l’on doit avant tout retenir quelque chose tant de la musique que de ce que nous en rendent les chantres du Vox Cantoris, c’est la simplicité humble. Non pas une pauvreté décharnée, menue, ancrée dans le sol mais une sorte de parfait condensé de la définition que fait Eugène Green du baroque : une tentative de rendre présent le divin dans un monde où il est absent, où sa présence est nécessaire pour le faire exister.

Malgré un effectif réduit (une voix par partie), tout est très large, vivant, et respire. Les voix se complètent, s’entrecroisent avec fluidité, ouvertes, dégagées, légères et aériennes, résonnant impeccablement dans la tête avec clarté (notamment les superiusCarole Ségura-Krémer et altus Andres Rojas-Urrego) dans une direction claire. Les deux dessus sont souples, chantent avec facilité sans forcer dans les aigus, et se laissent délicatement porter par les voix basses, amples et profondes. Ces voix « du bas » se permettent parfois une sorte de grain rauque, qui pourrait presque faire penser à celui de certaines gambes d’orgue, aidant à porter les parties plus hautes. Car leur rôle est très intriguant puisqu’il ‘agit d’une sorte de continuo contrapuntique qui permet aux autres voix de s’appuyer, et d’être d’autant plus présentes (notamment dans le Gloria).

Tout est à vrai dire si harmonieux qu’il nous pique parfois de nous faire la réflexion que nous n’entendons pas ici un ensemble de chanteurs mais de grandes et puissantes orgues, aux registres savamment répartis, jouées avec une grande dextérité humble et maîtrisée.

Nous ne regrettons qu’une seule chose, et ce, malgré toutes les qualités infinies de l’interprétation de Mademoiselle Barrault, à laquelle nous n’avons que louanges à faire, et dont on sent qu’elle s’amuse vraiment à cet exercice, s’en acquittant avec légèreté et grâce, avec une facétie sans effets, c’est que cette messe si belle soit entremêlée dans le disque des lettres de Gantez, pourtant véritablement intéressantes, mais qui viennent interrompre sans cesse notre élan et nous dissipent un peu.

Charles Di Meglio

Technique : enregistrement permettant aux voix de se donner dans toute leur ampleur, avec une certaine résonance d’église vide peut-être un tout petit peu trop marquée dans les passages parlés.