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Que la fête commence…

1 novembre, 2010

Que la fête commence

De Bertrand Tavernier

avec Philippe Noiret (Philippe d’Orléans), Jean Rochefort (l’abbé Dubois), Jean-Pierre Marielle (le marquis de Pontcallec)

France – couleur – 114 mn – 1975

Philippe d’Orléans (Philippe Noiret) et la prostituée Emilie (Christine Pascal) D.R. 

 

Une immersion dans la France de la Régence

A la mort de Louis XIV, le royaume de France présente un bien sombre tableau. Des finances asséchées par des années de guerre, une position européenne à l’équilibre fragile, une élite dirigeante complotante et emportée dans un tourbillon d’excès en tous genre, une noblesse provinciale pauvre et grondante, et tout un peuple souffrant de misère, de faim, de frustration, d’ignorance.

Philippe, duc d’Orléans, fils du frère de Louis XIV, assure la régence pendant la minorité du petit Louis XV, âgé de 4 ans en 1714, lors de la disparition de son arrière grand-père. Intelligent, travailleur et fin politique, le Régent, campé par un Philippe Noiret au jeu admirable, d’une prestance qui semble innée,  défend avec fermeté et lucidité le pouvoir qu’il a pris au nom de son petit-neveu. Cependant, par un triste jeu d’ambivalence, le duc d’Orléans est également un homme qui se laisse à la fois entraîner dans les pires débauches par un petit cercle de roués, et influencer par l’un de ses ministres et « meilleur ennemi », le sinistre abbé Dubois auquel Jean Rochefort prête son visage. Un parasite intrigant, dévoré d’ambition, amoral et impie, grossier et blasphémateur (voir Jean Rochefort habillé en abbé et laissant échapper des chapelets de jurons horribles de sa belle voix grave est tout simplement jubilatoire) qui ne recule devant aucun compromis pour parvenir à ses fins, on l’occurrence l’archevêché de Cambrai.

C’est la rébellion bretonne, orchestrée à partir de 1719 par le marquis de Pontcallec, qui va lui fournir les moyens d’assouvir ses ambitions. Pontcallec, noble plus que désargenté, joué par un Jean-Pierre Marielle tonitruant, rêve d’instaurer une République en Bretagne, afin d’en finir avec les pressions fiscales du gouvernement. Réunissant quelques amis, aussi nobles et gueux que lui, il est parvenu à entrer en contact avec l’Espagne, sur le trône de laquelle est installé Philippe V, l’un des petits-fils de Louis XIV. Son plan est simple : laisser les Espagnols envahir la France en débarquant par les ports bretons, lever une armée bretonne, bouter tout ce beau monde, Gallos et Espagnols, hors de Bretagne, créer une République de Bretagne, et amen.

L’Abbé Dubois (Jean Rochefort) D.R.

Or, si le Régent ne regarde que d’un œil moqueur et indulgent ces complots (à propos desquels il est parfaitement informé, du reste), les Anglais, alliés depuis peu à la France, s’en inquiètent plus sérieusement : la perspective d’Espagnols manœuvrant trop près de leur île ne leur plaît pas du tout.  L’ambassadeur s’en ouvre à l’abbé Dubois, en posant ainsi l’équation : la conspiration bretonne doit être endiguée rapidement et définitivement, au moyen, s’il le faut, d’une sentence suffisamment dissuasive pour calmer un fois pour toute toute velléité de rébellion. Moyennant quoi, le roi d’Angleterre pourrait appuyer, auprès de Régent, la requête de l’abbé concernant sa mitre.

La machine est alors enclenchée ; comme dans une comédie antique, le sort des conspirateurs, devenus de simples pions dans l’échiquier des intérêts politiques et de l’ambition personnelle du maléfique abbé, est dorénavant arrêté.

Une comédie antique, une pièce de théâtre dans laquelle les interprètes ne sont que des marionnettes aux ficelles tenues par des puissance joueuses et cruelles… Presque d’emblée, cette thématique sous-jacente est posée : le Régent apparaît dans le reflet d’un miroir, reposant sur un lit entouré de candélabres, décor singeant une couche mortuaire sur laquelle repose un semi-ectoplasme (semi car ne menant une vie de fantoche qu’à la nuit tombée) dont l’une des filles vient de crever (terme dur mais approprié) d’un excès de nourriture et d’alcool. On joue un rôle le jour, à la Cour, avec les ministres, face aux cousins et courtisans, devant une pléiade de personnages aux intérêts divers, chacun centré sur ses propres ambitions. On endosse un costume différent le soir, dans les bordels de luxe ou dans de petites maisons de banlieue. Très shakespearien… Mais tandis que les uns, en tout petit nombre, jouent, intriguent et se travestissent dans un univers doré, d’autres se débattent et affrontent une réalité très rude.

Les petits soupers de la Régence… D.R.

La juxtaposition est d’ailleurs intéressante. Les appartements du petit roi, ceux du Régent ; les hôtels particuliers et les maisons closes, tous ces décors rutilent de meubles précieux de bois exotiques, de vaisselle d’argent, de tableaux de maître, de textiles somptueux… mais sont envahis de rats et de vermine, comme une gangrène inéluctable qui rognerait les choses et les êtres. A l’inverse, le château de Pontcallec, entre terre âpre et mer sauvage, évoque un univers certes misérable, dénudé, démuni, mais peut-être plus sain. Les roués du Régent meurent d’engorgement, après des orgies de nourriture et de sexe ; les paysans de Pontcallec, au contraire, meurent de faim…

L’abbé Dubois, dans des moment d’excitation intense, fait le tour des pièces en sautant sur les meubles dont elle sont encombrées jusqu’à l’étouffement, cependant qu’on ôte aux sujets du royaume jusqu’à leur droit de demeurer dans leur pays natal. En effet, parallèlement à la banqueroute financière (Law…) qui désorganise un système déjà bien malmené et exsangue, se profilent les jeux spéculatifs auxquels se livrent, par désœuvrement ou espoir pécuniaire, les Grands de la Cour sur les terres conquises du Nouveau-Monde… Et c’est ainsi qu’on s’efforce de peupler les colonies au moyen de convois chargés de mendiants et prostituées, manants et ivrognes, criminels et innocents, ramassés un peu partout, au hasard… « There is something rotten in the kindom (…) », constatait Hamlet, avec amertume et lassitude. Le Régent, lui, au sortir de l’une de ces innombrables fêtes macabres, croit sentir une forte odeur de pourriture sur ses mains, sur son corps…

Un film historique bien documenté

Nous laisserons volontairement de côté les analyses qui ont voulu donner une lecture orientée de ce film, à savoir les allusions à la politique (voir aux personnages politiques) de la France à la date de sa sortie (1975), pour nous pencher plutôt sur les sources qui ont présidé à l’élaboration de l’intrigue et au portrait des personnages centraux.

Le synopsis se base sur la conspiration de Pontcallec, qui fut bien plus complexe en réalité, qui dura plus longtemps (1715 à 1720), et qui mêla, de façon plus ou moins occulte, de nombreux personnages, dont le duc du Maine, bâtard légitimé de Louis XIV et de Mme de Montespan, écarté du pouvoir par le Régent à la mort du Roi-Soleil. Cette rébellion bretonne demeure encore assez mal analysée par les historiens, tâche rendue d’autant plus ardue qu’il s’y mêlent des liens mal définis avec la conspiration, sans doute plus connue, dite de Cellamare, visant à renverser le Régent au profit de Philippe V d’Espagne.

La légère dérive, à ce propos, que nous reprocherions au réalisateur, c’est d’avoir introduit la chanson Marv Ponkalleg (La mort de Pontcallec), reprise notamment par Alan Stivell et le groupe Tri Yann ; chanson très populaire en Bretagne, et tout particulièrement dans les milieux nationalistes de gauche (ce n’est pas une oxymore en Bretagne).

Le médecin Chirac (Raymond Girard) D.R.

Il est très amusant de relire, juste avant de voir le film, le passage que consacre au Régent le duc de Saint-Simon, dans ses prolixes mémoires. On connaît le grincheux mémorialiste et ses épîtres au vinaigre ô combien subjectives ; on sait qu’il faut toujours rester prudent quant à la fiance à accorder à ses propos. Mais c’est pourtant le parti-pris du réalisateur que de créer ses personnages principaux en s’appuyant presque exclusivement sur les portraits que nous en a laissé Saint-Simon. Pour Philippe d’Orléans : « Il était doux, accueillant, ouvert, d’un accès facile et charmant [...] ; il était naturellement bon, humain, compatissant [...]. D’ambition de régner ni de gouverner, n’en avait-il aucune. [...] il s’accoutuma à la débauche, plus encore au bruit de la débauche…« . Voici « Philippe-le-caressant », auquel la petite prostituée Emilie dit « Mais Monseigneur, vous n’aimez pas la débauche, vous aimez le bruit qu’elle fait ». Précisons que le duc de Saint-Simon, appelé en 1715 au conseil de Régence par le duc d’Orléans, était lié à celui-ci par une amitié assez ancienne et sans doute relativement sincère, d’où un portrait certes dénué de complaisance, mais sous-tendu par une certaine estime et une réelle affection.

En revanche, l’abbé Dubois n’est pas épargné ; c’est une litote que de dire que M. de Saint-Simon ne l’aimait guère : « l’abbé Dubois était un petit homme maigre, effilé, chafouin [...]. L’avarice, la débauche, l’ambition étaient ses dieux ; la perfidie, la flatterie, les servages ses moyens ; l’impiété parfaite son repos [...].« . Pas de doute, en admirant le jeu excellent de Jean Rochefort, en sombre abbé impie et torturé par des maux d’estomac, on retrouve bien le cynique et maléfique personnage décrit par Louis de Rouvroy !

Le travail de documentation s’exprime également à travers les choix musicaux qu’ont opéré le réalisateur et le compositeur Antoine Duhamel. Ce dernier s’est inspiré des manuscrits de l’opéra Penthée, composé en 1705 par le Régent, et les a adaptés en transformant ces morceaux en un thème original, proche de la sensibilité et de la mode musicale du jeune XVIIIème siècle, et qui reflète à merveille la dichotomie de l’époque : joie factice, libéralisme licencieux et légèreté inconsciente d’un côté, tristesse, amertume et cynisme de l’autre… Contrairement à ce que laisse croire le générique (« musique de P. d’Orléans, Régent »), la musique du film n’est donc pas directement celle composée par le Régent, mais bel et bien inspirée par les écrits de ce dernier, et de plus interprétée assez médiocrement sur des instruments modernes (mais il y a 30 ans, on ne prêtait guère d’attention aux instruments d’époque que dans les séries de la BBC comme l’excellent Elisabeth R où David Munrow signait le générique).

Voici donc au final un film agréable à l’envoûtante mélancolie, qui fera date pour son excellente distribution, ses dialogues ciselés, pour sa sérieuse assise historque. Alliage équilibré de légèreté et de tragique, de spectacle et de réflexion historique et politique.

 

Hélène Toulhoat