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Que le Ricercar Consort continue Sances

Museor
31 décembre, 2006

Giovanni-Felice SANCES (c. 1600-1679)

Stabat Mater

SCHMELZER : Sonata IX a 5, Sonata IX a 3, Sonata XII a 3, Sonata VI a 6
FUX : Ave Maria
ZIANI : Alma Redeptoris Mater
LEOPOLD I : Regina Coeli
Anonyme : Stabat Mater 

Carlos Mena (alto), Jan Kobow (ténor), Stephan MacLeod (basse), Francis Jacob (orgue Gottfried Silbermann 1737)

Ricercar Consort, direction Philippe Pierlot

68′, Mirare, enr. 2006.

Muse d’Or, c’est trop peu pour la Muse de l’Année ! Hélas, bien qu’il ait partagé notre enthousiasme forcené à l’écoute de ce petit chef-d’œuvre, le rédacteur en chef n’a pas cru bon de modifier la maquette (et l’infographiste non plus). Nous protestons donc contre l’inique réalité qui oblige à ne pas pouvoir louer plus que de coutume un enregistrement exceptionnel, et comme on en rencontre peu.

Carlos Mena signe ici l’un de ses enregistrements les plus mémorables. Doté d’une sensibilité à fleur de peau, d’un art du phrasé tout en nuance, et d’une redoutable maîtrise du souffle, le contre-ténor fait naître et mourir chaque note dans un soupir, trille avec la souffrance d’une âme en peine, varie tellement les couleurs que nous avons cru un moment qu’il y avait également une contralto ! Le texte devient limpide, la lecture d’une transparence aérienne est résolument tournée vers la prière élégiaque. Point de théâtre, d’artifices mondains, de mise en avant opératique, Philippe Pierlot a opté pour une vision retenue et pudique, très alanguie, bercée dans une moite chaleur de fin d’après-midi qui voit les ombres s’allonger sur les murs dorés et décrépis. Le cordes sont grainées, enveloppantes et rugueuses à la fois, telles une couverture de laine râpée  mais encore confortable. Et au fur et à mesure des notes, alors que le chant se fait langage et douleur, que la continuité de la déclamation n’est pas sans rappeler les Leçons de Ténèbres françaises, que le Ricercar Consort et Carlos Mena entremêlent leurs timbres avec une complicité fusionnelle, la magie opère. C’est une musique qui vous noue l’estomac, vous fait stopper votre conversation, étonne même les non-baroqueux les plus radicaux par sa puissance et son émotion.

Le reste du disque se poursuit un peu comme un lent atterrissage vers la réalité, comme s’il fallait après ses moments d’intemporalité combler le vide, se rassurer par la musique, oublier le silence. Les sonates de Schmelzer sont de très bonne facture, quand bien même la voix de Carlos Mena manque. Quant aux autres motets, le Salve Regina anonyme et l’Ave Maria de Fux, plus convenus, ne peuvent égaler la franchise fervente de Sances, tandis que l’Alma redemptoris Mater de Ziani et le regina Coeli de Leopold Ier se perdent un peu dans les ornements. On sent que ces compositeurs n’appartiennent plus à la même génération, et que leur écriture, plus accessible et plus décorative en oublie un peu la religion sous les appogiatures.

En un mot comme en cent : c’est superbe. Et nous pesons nos mots.

Viet-Linh Nguyen