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Que l’encens et les jeux rendent hommage à la déesse !

Museor
3 novembre, 2005

« Les déesses outragées »

Cantates françaises du XVIIIème siècle

Philippe COURBOIS (1702-1730) : Ariane
Nicolas CLERAMBAULT (1697-1764) : Léandre & Héro, Médée
François-Louis COLIN DE BLAMONT (1690-1760) : Circé
 

Agnès Mellon, soprano

Ensemble Barcarole : Amélie Michel (flûte traversière), Alice Piérot (violon), Eric Bellocq (théorbe), Kenneth Weiss (clavecin), Richard Boothby (viole de gambe).

Transcriptions : Dominique Visse

68’56, Alpha 068, enr. 2004.

Alternent dans ce programme consacré à la cantate française du début du Siècle des Lumières deux œuvres relativement connues de Clérambault, et deux cantates rares de Courbois et Colin de Blamont. Voici donc, Campra et Pignolet de Montéclair excepté, un excellent aperçu de ce genre souvent considéré comme ingrat, louvoyant entre deux écueils : d’une part le grand écart entre les influences italianisantes et le langage déclamatoire propre à la tragédie lyrique française, d’autre part des effectifs réduits qui n’autorisent guère ce son à la française issu de l’alliance des cordes et des bois au sein de l’orchestre à cinq parties.

C’est avec un tempérament de tragédienne née qu’Agnès Mellon s’est jetée dans la bataille. Pour ceux qui n’auraient pas entendus la soprano depuis ses débuts avec William Christie voici plus de 20 ans, et ceux-là sont inexcusables, le choc sera grand. Ils se rappelaient une voix ronde, charmante, très claire, sans vibrato. Fruitée comme un vin blanc, profonde comme… une assiette plate, le timbre d’Agnès Mellon, comme ceux des Jill Feldman et autres Guillemette Laurens, se caractérisait par un refus total de « l’opératisme », une émission confidentielle proche du théâtre parlé, un flegme élégant mais imperturbable. Et bien, c’est fini. Car si Agnès Mellon a peu à peu perdu la transparence de ses aigus désormais un peu tendus, si les graves ne sont pas toujours bien assis, si les ornements font parfois ça-et-là à l’école buissonnière, l’incarnation généreuse et passionnée, emporte l’adhésion.

Oui, Agnès Mellon a osé le drame, la fureur et le sang, dans ces partitions présupposées mignonnettes et aseptisées. Délaissant le noble historicisme d’un Corneille, la galanterie d’un Quinault, elle a opté pour Racine et une psychologie nerveuse, violente, exacerbée. L’Italie n’est pas loin, les clairs-obscurs du Caravage non plus. Mais la grande chanteuse n’en a pas pour autant oublié les longues années chez Christie. L’attention à la diction et à la prosodie est exemplaire, la musique semble un écrin mettant en valeur le rythme et les sonorités des mots et non l’inverse. Il suffit de comparer Ariane et Médée de Clérambault avec la version d’Hervé Niquet (Naxos) pour que le fossé stylistique soit flagrant. La ravissante Ariane de Naxos a la parure brillante du divertissement aristocratique. L’approche, aérée et décorative, incite à l’aisance des ports de voix, aux inflexions ingénues, aux compliments complices et de bon goût. L’action, quant à elle, est tout à fait accessoire, simple prétexte à quelques pages finement troussées. A l’inverse, Agnès Mellon a délibérément écarté tout instant trop contemplatif, croyant fermement à la force du destin et aux vies brisées. Sans abdiquer le moindre zeste de musicalité, elle incarne plus qu’elle ne récite, n’hésitant pas à grossir le trait pour pallier à l’absence de scène, de décors, de partenaires solistes et d’orchestre fourni. La soprano approche la cantate comme une tragédie lyrique, et auréolées de cette nouvelle vie qu’elle leur insuffle, ces pages prétendument « gentillettes » se mue en aventure humaine. Et même le critique le plus grincheux, tellement subjugué qu’il en oublie l’accompagnement de qualité de l’Ensemble Barcarole, n’oserait outrager une telle déesse.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son riche et chaleureuse.