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Que l’encens et les jeux rendent hommage à la déesse !

Muse5
31 décembre, 2009

« Dom Quichotte… » : Cantates et concertos comiques 


Michel Corrette (1707-1795) : Concertos comiques V « La Femme est un grand embarras » et XXIV « La Marche du Huron »
Pierre de La Garde (1717-ca.1792) : La Sonate, cantate
Marin Marais (1656-1728) : La Sonnerie de Sainte Geneviève du Mont de Paris
Nicolas Racot de Grandval (1676-1753) : La Matrone d’Éphèse, cantate
Philippe Courbois (1705-1730) : Dom Quichotte, cantate (livret de Fuzelier) 

Dominique Visse (contre-ténor)

Café Zimmermann :
Pablo Valetti (violon et Konzertmeister)
Diana Baroni (flûtes), David Plantier (violon), Petr Skalka (violoncelle), Guido Balstracci (viole de gambe), Eric Bellocq (luth & guitare baroque), Céline Frisch (clavecin et orgue)

66′, Alpha, 2009. 

Derrière le titre de Dom Quichotte (orthographié à la française) donné à cet enregistrement se cache un programme hétéroclite et unifié par deux caractéristiques : le français et le comique. S’il y a bien une cantate de Courbois sur le héros de Cervantès, La Matrone d’Éphèse et La Sonate n’ont rien à voir avec l’ingénieux hidalgo de la Manche, non plus que les deux Concertos comiques ou la Sonnerie de Sainte Geneviève du Mont. En se servant du nom de Don Quichotte pour symboliser le comique, les « intitulateurs » sont donc tombés dans le travers d’ »ignore[r] la finesse psychologique du roman et la réflexion qu’il induit sur les rapports entre réel et imaginaire pour mettre en évidence le ridicule », travers dénoncé à propos de la cantate de Courbois et Fuzelier par… le livret du disque ! C’est oublier que la réflexion sur « réel et imaginaire » est remplacée par le mélange du comique et du sérieux, maniant texte et musique comme deux choses complémentaires mais n’allant pas forcément dans le même sens — on peut imaginer un texte drôle sur une musique triste : l’effet n’en est que plus frappant, et c’est ce que fait la cantate de Fuzelier et Courbois ci-avant pointée du doigt. Fort heureusement, l’enregistrement lui-même rend meilleure justice à ces œuvres, et passée la petite agacerie d’un titre choisi mal-à-propos, quand on met le disque sur la platine on découvre…

Un disque comique, donc ! Il est vrai que c’est là qu’on attend Dominique Visse, dont le timbre quelque peu ingrat ne se prête guère ni à la sobriété de sentiments ni à la grande expression tragique qui remplissent le répertoire traditionnel de la cantate française : celui de Clérambault, de Montéclair, de Stuck, etc. Son sens de la comédie fait merveille dans ces pages, et le chanteur ne manque ni de ressources ni d’imagination. Il parvient aussi bien à nous faire oublier sa voix, et à nous faire croire à la tempête qui clôt La Sonate, qu’à s’en servir le mieux du monde pour rendre évidents les différents personnages de La Matrone d’Éphèse : passages de la voix de tête à la voix de poitrine d’un instant à l’autre ne peuvent que stupéfier l’auditeur, qui ne manquera pas de s’étouffer de rire à l’apparition burlesque du fantôme du défunt époux regretté par la Matrone, parodie de l’ombre d’Ardan-Canille dans Amadis (« Ah, tu me trahis, malheureuse… », piste 11). Quand il enchaîne, après cet air d’opéra, sur « dans peu de temps, sur un air populaire bien connu au XVIIIe siècle que les auditeurs attentifs se souviendront d’avoir déjà entendu car il était le second thème de l’Allegro final du Concerto comique V (piste 3), et dont les spécialistes savent qu’il s’appelle « Pierre Bagnolet« , l’effet est absolument irrésistible !

Il faut dire que Dominique Visse est admirablement secondé par un Café Zimmermann qui ne manque pas de théâtre. Une énergie toujours neuve s’allie à une beauté de timbre omniprésente. Une telle combinaison ne manque pas d’illustrer et de souligner ce « télescopage entre une musique magnifique » et le ridicule du texte (comme dit le livret) incarné dans la voix de Dominique Visse. On pourrait d’ailleurs regretter que les paroles ne soient pas toujours parfaitement intelligibles, car le ridicule naît aussi d’expressions absurdes telles que « ardeur grégeoise », « penser lénitif » ou « âme pantoise » (1er air de Dom Quichotte).

Nul doute qu’un tel orchestre monte lui aussi une salle d’opéra devant nos yeux, avec ses douceurs amoureuses (Concerto comique XXIV, Amoroso), ses douleurs (« Loin des yeux », de Dom Quichotte), ses bergers (Musette de La Sonate), ses marches (« Vous qui travaillez à ma gloire », Dom Quichotte), ses tempêtes (celle de La Sonate) et même ses gracieuses danses :

Je crois voir quand j’entends ma noble sarabande

Des muses par leurs pas former une guirlande.

n’est pas un mensonge.

Précision impeccable même dans le grotesque qui ne le rend que plus appréciable, interventions des musiciens peu disciplinés, qui font de La Sonate une répétition de sonate, soigneusement placées, et n’oublions pas les deux concertos qui réservent des moments de pure jubilation riches sans être désordonnés.

Ce qu’on découvre quand on met le disque sur la platine, c’est donc un petit coffret aux trésors, trésors de drôleries et de beautés qu’on réécoute plusieurs fois avec le même émerveillement et le même amusement.

Addenda à propos du texte du livret :

On pourrait regretter que le livret oublie d’expliquer clairement que La Matrone d’Éphèse est entièrement construit sur des airs parodiés (« Ombre de mon amant » de Lambert, « Diffère d’un moment » de Campra dans Tancrède, « Ô mort, que vous êtes lente » d’Amadis de Lully) et des vaudevilles, airs connus, au XVIIIsiècle, sur lesquels on mettait de nouvelles paroles pour en faire le cœur des pièces jouées à l’Opéra-Comique et au Théâtre-Italien, ces airs-mêmes qui servent de base aux Concertos comiques de Corrette. Ainsi, les habitués des théâtres reconnaissaient d’emblée que « Ainsi s’exprimait une femme / Dans le tombeau de son époux » est chanté sur l’air « Quand je tiens de ce jus d’octobre » ; « Être veuve est un métier » sur l’air « Ma mère, mariez-moi« , « En regardant tantôt ce beau visage » sur « Ne craignez rien, l’hymen est votre asile« , etc. On ne doit donc plus s’étonner de trouver « Jean Gille, Gille, joli Jean » au milieu d’une cantate, puisque c’est le refrain du vaudeville utilisé ! Cela devient piquant quand on sait que « Ah ! juste ciel, je suis perdu ! / On m’a dérobé mon pendu ! » est justement chanté sur l’ »air des Pendus » !

Le livret parle, à propos de Corrette, des Foires Saint-Laurent et Saint-Germain, qui abritaient de nombreux théâtre, comme par exemple l’Opéra-Comique ; il eût été judicieux de faire le rapprochement avec Fuzelier, dont la Matrone d’Éphèse jouée en 1714 à la Foire Saint-Germain est selon toute vraisemblance la source d’inspiration directe de celle de Racot de Grandval (outre la parodie d’Amadis qui se retrouve dans la comédie et dans la cantate, l’histoire du pendu dérobé s’y trouve aussi, ainsi que la réplique « à la santé du défunt »). Enfin, si l’auteur du livret semble croire que Nicolas Racot de Grandval a lui-même écrit le texte de sa cantate, cette affirmation est douteuse : on sait bien que les compositeurs ont recours à des poètes pour cet emploi, et il cite d’ailleurs le nom de Fuzelier comme « librettiste » de Dom Quichotte !

Loïc Chahine

Technique : prise de son riche et chaleureuse.