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« Que me dit ton silence après cette prière ? / Ta vertu tremble t-elle à se montrer entière » (T. Corneille, Darius, IV,1)

Museor
31 décembre, 2010

Giovanni Battista PERGOLESI (1710-1736) 

Dixit Dominus

 

Confitebor tibi, Domine / Chi non ode e chi non vede / Salve Regina en la mineur / Dixit Dominus

Julia Kleiter, Rachel Harnisch (sopranos)
Rosa Bove, contralto
Coro della Radiotelevisione Svizzera, dir. Diego Fasolis
Orchestra Mozart
Direction Claudio Abbado

65’03, Archiv, 2010

Abbado ne quitte plus le destin tragique de Pergolèse, et ce troisième opus s’avère sans nul doute le plus énergique et le plus convaincant d’une quête commencée avec le fameux Stabat Mater et poursuivie par l’intéressante Missa S. Emidio que nous avons eu le loisir de chroniquer précédemment. Et pourtant, cet opus n’a pas le bénéfice des feux d’un Giuliano Carmignola, d’une Sara Mingardo ou d’une Veronica Cangemi, ni le prestige que confère une œuvre de référence que chacun se doit de connaître et d’apprécier pour briller lors d’un dîner en ville. Alors, pourquoi la Muse étreint-elle tant cet enregistrement ?

Les trois premières secondes du Confitebor Tibi Domine répondent à la question par leur fraîcheur et leur enthousiasme, leur urgence souriante, raz-de-marée triomphant et invincible, pourchassé par des cordes saillantes. Les soprani sont parfois proche du cri, les départs pas toujours immaculés, mais la spontanéité communicative compense les menus défauts. La section soliste suivante, entrecoupée de quelques chœurs apaisés, un « Confessio et magnificentia opus eius » galant et opératique, emporte les dernières éventuelles réticences par la fluidité naturelle de Julia Kleiter, très mozartienne dans ses arabesques, insufflant une noblesse de tragédienne à sa mélodie, dotée d’un timbre fier et bien assis. Du côté de l’Orchestra Mozart, on soulignera l’élégance générale des articulations, la pulsation du rythme, l’ossature du clavecin ductile et présent, une brin de « galanterie » (« Fidelia omnia mandata eius ») dans la légèreté de chantilly des doubles-croches. Bien que le climat soit plus extraverti que d’une rigueur dévote, le motet n’exclue pas certains moments de fervente émotion, notamment l’intervention de Rosa Bove dans un « Sanctum et terribile nomen eius » menaçant et sombre, où Abbado dose avec à propos le frémissement sombres des cordes qui sert de support instable à une voix profonde, cuivrée, très dynamique, et d’une amplitude remarquable.

La cantate Qui non ode e chi non vede qui suit se révèle stylistiquement très proche, bien que Rachel Harnisch se montre peu à l’aise dans les aigus des 2 airs pré-classiques « Chi non ode e qui non vede » et le redoutable et pressé « cadrò contento ». On mesure surtout la nouvelle intimité qui lie Abbado à Pergolèse dans la présence dramatique de l’orchestre, véritable conteur, lors de l’arioso « Tu dovresti, Amor tiranno » où Harnisch pose de manière assurée son timbre de velours, sans la pointe d’acidité que nous déplorions plus haut. 

Le Salve Regina en la mineur (et non celui en ut plus ambitieux et plus tardif) permet de retrouver Julia Kleiter dont la vision lyrique et humble à la fois fait merveille sur cet écriture qui privilégie la simplicité mélodique. Il se dégage de chacun des premiers et dernier mouvements un lyrisme intense, qu’Abbado surligne ci de quelques notes de luth perlé, ci d’un orgue de chambre qui s’épanche, tandis que l’on reste confondu et admiratif devant une ligne vocale si parfaitement contrôlée, aux inflexions constantes, aux crescendos planants. 

Etrangement, l’œuvre phare de cet enregistrement, le Dixit Dominus, est aussi celle qui nous a laissé quelque peu sur notre faim. Pourtant, cet œuvre qui fait appel à un double chœur et oppose deux orchestres (cordes vs. hautbois, flûtes, trompettes, cors et cordes) témoigne de l’art de Pergolèse de par la variété des timbres et des enchainements. D’abord du fait du nasal et instable soliste du Dixit initial ; de sections chorales un peu brouillonnes quoique jubilatoires (« Dixit Dominus », « Dominare »), d’une prise de son assez distante qui ne permet plus la même proximité avec Rachel Harnisch à l’émission soudain voilée et plus étroite (« Tecum Principium »), ou enfin d’une conduite plus saccadée (« Dominus a dextris tuis »). Subsiste l’admirable « Gloria Patri » final, savante combinaison de jeu de timbres et de pupitres, bordé de chromatismes, de contrastes rythmiques, au contrepoint très sûr et un zeste archaïsant, qui constitue l’une des pages chorales les plus complexes que nous ayons entendues du compositeur. 

Sébastien Holzbauer 

 Technique : enregistrement ample et précis, sauf dans certaines section du Dixit