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Présent des dieux (Rameau, Castor & Pollux – Pygmalion, Pichon – Opéra Comique, 21/03/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
21 avril, 2014

Rameau, Castor & Pollux

Ensemble Pygmalion, dir. Raphaël Pichon

 

Raphaël Pichon © Jean-Baptiste Millot

Raphaël Pichon © Jean-Baptiste Millot

Jean-Philippe Rameau (1683 – 1764)
Castor & Pollux
Tragédie-lyrique en un prologue et cinq actes.
Livret de Gentil-Bernard. Créée à l’Académie royale de musique le 24 octobre 1737.
 Version de 1754

Dstribution

Castor, Bernard Richter

Pollux, Florian Sempey

Télaïre, Judith van Wanroij

Phébé, Michèle Losier

Jupiter, Christian Immler

Cléone, une suivante d’Hébé, une Ombre heureuse, Katia Velletaz

Un athlète, Mercure, un Spartiate, Cyrille Dubois

Le Grand Prêtre de Jupiter, Tomislav Lavoie



Chœur et orchestre de l’Ensemble Pygmalion

Raphaël Pichon, direction

 
21 mars 2014, Opéra Comique, Paris (version de concert)

Pour ce Castor & Pollux que nous suivons de près, puisque nos lecteurs trouverons également la chronique du concert du lendemain plus convaincant au Grand Auditorium de Bordeaux, Raphaël Pichon, fidèle à sa série ramiste, s’attaque à Castor & Pollux dans sa version de 1754, plus resserrée dramatiquement, débarrassée de son Prologue, où l’intrigue est ramenée à son essence, celle d’un discours sur l’amitié et le don. Si la révision est moins fondamentale que celles de Dardanus ou de Zoroastre, il n’en reste pas moins que l’opéra est sérieusement remanié, avec un premier acte intégralement remodelé, et des récitatifs resserrés par rapport à la partition originale de 1737. Cette rare version fut très admirée à l’époque où elle fut jouée non moins que trente fois au cours de l’année 1754. Etrangement, elle n’a bénéficié au disque que de la version moyenne de Farncombe (Erato) d’où émergeait une Jennifer Smith superlative, et fut également magnifiquement interprétée par John Eliott Gardiner en 2007 à Pleyel. Autant dire que la représentation de ce soir, célébrant le solstice, était fort attendue.

Bernard Richter © Atholl Still

Bernard Richter © Atholl Still

Pour l’Ensemble Pygmalion, avouons-le, le défi était grand de jouer le lendemain de la première de Platée, et si le chœur des Arts Flo est incontestablement supérieur à celui de Pygmalion, tant en termes de précision que de clarté des pupitres, l’orchestre quant à lui, nerveux et coloré, souple et rythmé dans les danses, évocateur dans son accompagnement, se révèle d’une grande classe. D’ailleurs, il parvient à apporter une véritable épaisseur aux ritournelles instrumentales, qui de décoratives se font moteur. De même, la direction de Raphël Pichon, d’une franchise naturelle, un peu trop dramatique et pressée à la manière d’un Niquet, qui serait tout à fait déplacée pour la version plus noble de 1737, s’avère efficace et concise, quoique manquant de respiration et de profondeur psychologique. L’intrigue se noue et se dénoue avec habilité, mais sans déchirements. Peut-être la distribution, inégale, est-elle aussi à l’origine de cette impression de brillante mécanique un peu trop lisse ?

En effet, Bernard Richer cède à son penchant habituel – que seul Christie avait pu refréner dans son Atys – de projection puissante (trop), et d’émission grandiosement incontrôlée, campant un castor d’un héroïsme outré, plus à sa place dans un opéra du siècle suivant. La prosodie en souffre, de même que la tenue de la ligne de chant, alors même que le timbre est charmeur et chaleureux. Le Pollux de Florien Sempey un peu vacillant mais d’une humanité ronde en devient assez touchant et son « Présents des Dieux » relativement maladroit reste émouvant tandis que les échanges entre les deux amis aux Enfers sont particulièrement réussis. La Télaïre de Judith van Wanroij est remarquable et se distingue nettement du reste du plateau par sa très belle maîtrise, son ornementation fine, sa prestation à la fois tragique, pudique et nuancée. Moins démonstrative et remuante que ses confrères, la soprano adopte une esthétique de chant plus équilibrée, qui rappelle les grandes heures de l’école de Christie. Son « tristes apprêts » très attendu, intense et concentré, a été l’un des moments de grâce de la soirée ; sa scène de séparation avec Castor d’une intimité sobre. A l’inverse, on passera très vite sur la Phébé inintelligible et sinueuse de Michèle Losier, ou encore sur le pauvre athlète de Cyrille Dubois, qui livre avec peine un « Eclatez, fières trompettes » laborieux. Enfin Katia Velletaz, à l’émission claire et neutre, dresse le portrait d’une Cleone un peu absente et Tomislav Lavoie propose un Grand Prêtre à la voix trop large mais aux récitatifs soignés et impérieux.

En définitive, voici un Castor & Pollux éminemment recommandable, doté d’un chœur remarquable et d’une urgence fluide, qui gagnerait cependant à disposer d’une distribution plus homogène et mieux rompue à la prosodie et au style de la tragédie post-lullyste.

Viet-Linh Nguyen

Site officiel de l’Opéra Comique