Close

Fashion victim (Rameau, Platée – Agnew, Beekman, Kermes, Christie, Carsen – Opéra Comique)

Publié dans : Concerts - Critiques
2 avril, 2014

Rameau, Platée,

Les Arts Florissants, dir. Paul Agnew
mise en scène Robert Carsen

 

Marcel Beekman (Platée) & Edwin Crossley-Mercer (Jupiter) © Monika Rittershaus

Marcel Beekman (Platée) & Edwin Crossley-Mercer (Jupiter)
© Monika Rittershaus

Jean-Philippe Rameau (1683 – 1764)
Platée
Comédie-lyrique en un prologue et trois actes, sur un livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville, d’après la comédie de Jacques Autreau.
Créée le 31 mars 1745 à la Grande Ecurie de Versailles.

Direction musicale, Paul Agnew (William Christie étant convalescent)

Mise en scène et lumières, Robert Carsen

Chorégraphie, Nicolas Paul 

Décors et costumes, Gideon Davey

Lumières, Robert Carsen et Peter van Praet

Dramaturgie, Ian Burton

Assistant mise en scène, Jean-Michel Criqui

Assistant lumières, Nathalie Perrier



Distribution

Platée, Marcel Beekman 

La Folie, Simone Kermes

Thalie, Virginie Thomas

Mercure, Thespis, Cyril Auvity

Clarine, Amour, Emmanuelle de Negri

Jupiter, Edwin Crossley-Mercer

Momus, João Fernandes

Cithéron / Momus du Prologue, Marc Mauillon

Junon, Emilie Renard


Danseurs, Camille Brulais, Anaëlle Echalier, Fanny Gombert, Anna Konopska, Suzanne Meyer, Haruka Miyamoto, Gaël Alamagrot, Alexandre Bado, Jean Gérald Dupau, Julien Gaillac

Figurants, Erwan Besnard, Jean-François Martin, Benoit Michaud, Basile Peclars, Jean-Philippe Poujoulat, Mathieu Revault, Anthony Roullier, Georges Vauraz


Chœur et Orchestre des Arts Florissants



Coproduction, Opéra Comique, Theater an der Wien
20 mars 2014, Opéra Comique, Paris

Marcel Beekman (Platée), Simone Kermès (La Folie) & A. Schoenberg Chor (représentations de Vienne) © M. Rittershaus

Marcel Beekman (Platée), Simone Kermès (La Folie) & A. Schoenberg Chor (représentations de Vienne) © M. Rittershaus

C’est à une relecture d’une efficacité endiablée, maîtrisée, un brin cynique, renouant avec la nature satyrique du livret que Robert Carsen s’est attelé. Exit la grenouille des marais et de ses facéties auxquelles nous nous étions habitué, Carsen revient aux sources du livret et la Nymphe régnant sur les marais se mue en laideron sur le retour, moqué dans une société du paraître, entre clubs branchés, défilés de haute couture et hôtels de luxe. On retrouve les affinités du metteur en scène pour les miroirs, les reflets argentés, la transparence brillante qu’il avait déjà introduits pour Armide, alors que références et clins d’œil abondent avec cette galerie, souvent cruelle mais juste, de portraits iconiques d’une société du paraître où les designers et créateurs ont remplacé les fashionistas de la Cour. Voici donc un Jupiter Karl Lagerfeld plus vrai que nature, une Junon Coco Channel (y compris avec la bonne tête de lit), un Mercure très YSL, sans compter les personnages secondaires que nous n’énumèrerons pas mais qui souvent sont inspirés de figures bien connues du monde de la mode.

Marcel Beekman (Platée) , Edwin Crossley-Mercer (Jupiter), Marc Mauillon (Cithéron), João Fernandes(Mommus) & A. Schoenberg Chor (représentations de Vienne) © M. Rittershaus

Marcel Beekman (Platée) , Edwin Crossley-Mercer (Jupiter), Marc Mauillon (Cithéron), João Fernandes(Mommus) & A. Schoenberg Chor (représentations de Vienne) © M. Rittershaus

Et le propos de Carsen fonctionne. Mieux d’ailleurs que dans ses Alcina embourgeoisées, car le livret permet ce regard critique et amer, incisif et drôle. En revenant aux fondamentaux de l’intrigue, à savoir cette nymphe vaniteuse mais désespérée, et la « technique du chandelier » bien connue de Louis XIV qui en usa avec Melle de La Vallière, c’est-à-dire la stratégie de la fausse liaison servant à désamorcer les soupçons de l’épouse jalouse, Carsen donne à l’œuvre une tonalité à la fois très immédiate et très humaine, et débarrassée de sa pompe mythologique. Les somptueux décors, les costumes des figurants et choristes d’une « branchitude » osée contrastent avec l’armada des barmen, serveurs, masseurs, et domestiques qui les accompagnent, tandis que les costumes  de Gideon Davey peuvent laisser exploser leur fantaisie pleine d’humour dans un défilé de mode où la collection « Nuage » annonce l’arrivée de Jupiter. L’inventivité des trouvailles (l’arrivée de Platée recouverte de son masque d’argile) et gags divers (Mercure et son portable, les figurants constamment rivés à leurs smartphones), de même qu’un rythme endiablé confère à l’opéra une sorte d’hystérie collective particulièrement bien vue, stigmatisant la superficialité arrogante et bouffie de satisfaction de nouveaux riches qui trompent leur ennui de fête en fête, de cocktails en orgies, de défilés en chambres à coucher, tandis que les danses fluides et parfois lascives chorégraphiées par Nicolas Paul achèvent de camper ce milieu du stupre et de l’argent.

Musicalement, en dépit de l’absence forcée de William Christie, copieusement applaudi en début de représentation depuis sa place d’honneur, Paul Agnew apporte une touche nerveuse à un Orchestre des Arts Florissants magnifique de justesse, de couleur et de précision. La fermeté des attaques, les quelques effets risqués (glissandi pour certains passages bouffons…), la tenue équilibré des danses à la fois rythmées et d’une urgence piquante, insufflent vie et fermeté à la scène, poussant le drame et le focalisant. De même, le chœur des Arts Flo est impeccable de par l’équilibre des pupitres, la puissance et l’intelligibilité, les articulations ciselées et un « second degré » bienvenu, qu’il s’agisse du Prologue et de ses Satyres et Ménades qui chantent « Bacchus, l’Amour et ses flammes » ou des moqueries « Qu’elle est aimable, qu’elle est belle ».

Marcel Beekman (Platée) © M. Rittershaus

Marcel Beekman (Platée) © M. Rittershaus


Sur scène, on saura d’abord gré au chef d’avoir préservé le caractère travesti du rôle, qu’assuma le grand Jélyotte à l’époque. Si le genre de cette « comédie lyrique » fut rare, Platée (aux côtés de pièces plus brèves à la manière des Amours de Ragonde ou de Don Quichotte chez la Duchesse) est la seule œuvre de cette ampleur et l’audace de cette mise en regard parodique des canons de la tragédie lyrique n’a d’égale que la richesse d’une partition dense et variée, excessive par son trop-plein et ses coups de griffes. Marcel Beekman se plie parfaitement à la vision du metteur en scène, et sa prestation bouillonnante, irrésistible de drôlerie, d’une théâtralité que n’aurait pas renié un Feydeau, a remporté les suffrages d’un public conquis. Toutefois, on regrettera que cette incarnation de cougar esseulée se fasse au détriment de la musicalité tant le chanteur abuse des effets de voix, travestit son timbre, glapit, murmure, tempête, déstructurant ses airs, démantelant les récitatifs dans une boulimie assumée. La même attitude est à observer chez la Folie de Simone Kermes, en relative méforme ce soir-là avec des aigus tendus, une projection moyenne et une agitation qui hélas rendait le livret peu intelligible. Seul « Aux langueurs d’Apollon, Daphné se refusa » parvient à acquérir une sorte de grandeur boursoufflée alors que le reste sombre dans un souriant cabotinage. En revanche, si le Jupiter, d’Edwin Crossley-Mercer se révèle un peu pâle, on goûtera le Mercure de Cyril Auvity et le Cythéron de Marc Mauillon, qui concilient avec bonheur netteté de l’émission, clarté des timbres, respect de la prosodie et phrasé nuancé. D’une drôlerie assumée mais retenue, leurs incarnations mesurées et expressives furent la preuve que la satyre peut se faire sur un mode pastel. On évoquera enfin les trop brèves apparitions de l’Amour mutin et sensible d’Emmanuelle de Negri, au soprano sucré.

On sort de cette Platée comme d’une soirée mondaine, avec la gueule de bois légère d’un bon champagne, en contemplant le sourire satisfait les bulles pétillantes. Il y manquait toutefois un zeste de tendresse pour le personnage, de douceur dans l’ironie, de distance vis-à-vis de Jupiter de se ses persiffleurs, car celle-ci éclot bien trop tard avec la scène de suicide finale où Platée abandonnée retourne vers son sein la flèche d’Amour et s’en perce le cœur, et alors les rires se nouent sur ce trépas aussi inutile que désespéré.

Viet-Linh Nguyen

Site officiel de l’Opéra Comique

Jeudi 20 Mars 2014 – 20:00

Samedi 22 Mars 2014 – 20:00

Lundi 24 Mars 2014 – 20:00

Mardi 25 Mars 2014 – 20:00

Jeudi 27 Mars 2014 – 20:00

Dimanche 30 Mars 2014 – 15:00

Platée sera diffusé :

Sur Mezzo & Mezzo Live HD en direct le 27 mars 2014 à 20h

Sur France Musique le 12 avril 2014 à 19h08

Sur Culturebox disponible du 3 avril, 20h au 10 octobre 2014