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« De la Mécanique des Doigts » (Intégrale Rameau – Baumont – Loreley)

Muse4
25 juin, 2014

Jean-Philippe Rameau

Intégrale de l’œuvre pour Clavecin 

rameau_baumont_integrale
CD1 – 73’37
Premier Livre, 1706 (Clavecin Donzelague, 1716)
Les Petits Marteaux, avant 1754 ; Menuet en Rondeau, 1724 (Epinette Goujon, 1763)
Pièces de Clavessin, 1724 (Clavecin Rückers-Taskin, 1646-1780) 

CD2 – 70’45
Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin, c.1729-1730 (Clavecin Hemsch, 1761)
Cinq Pièces, 1741 (Clavecin Goujon-Swanem, avant 1749-1784)

CD3 – 61’08
Suite des Indes Galantes*, c.1736 ; La Dauphine, 1747 (Clavecin Couchet-Blanchet-Taskin, 1671-1757-1778) 

Olivier Baumont, Clavecin
*Deuxième Clavecin : Martial Morand (Clavecin Hemsch, 1761)

3 CD, Loreley, 2014

« Un certain vertige. […] Les Lumières semblent prises du vertige de l’esprit et du savoir mêlé à celui du plaisir des sens ». Ainsi débute l’avant-propos du livret de cette intégrale, de la main même d’Olivier Baumont. On attendait dès lors l’artiste au tournant de cet abandon vertigineux. On s’apprêtait avec envie à une divine ivresse… la déconvenue n’en est que plus brutale. On attendait un Olivier Baumont passionné, c’est le pédagogue chevronné dont le toucher chirurgical sied si bien à fleurir le contrepoint des épineuses fugues de Bach qui s’offre à nous. Malheureusement, nous sommes ici bien loin de l’univers du Cantor et chez Rameau on se laisse aller aux regrets d’un manque de générosité et d’envolées lyriques qui firent tant notre bonheur dans la pâte riche et onctueuse de l’enregistrement de Blandine Rannou (Zig-Zag Territoires) ou dans l’élégance diaphane de celui de Céline Frisch (Alpha).

Et, en fait de déception, la plus grande de toutes nous étreint au son de la si fraîche Première Suite. On pouvait tout espérer de ce magnifique livre encore empreint du Grand Siècle et pourtant déjà si propre au jeune Rameau exécuté sur l’un des plus beaux clavecin de l’histoire de la facture Lyonnaise (Donzelague, 1716). Affublé d’une acoustique assez peu généreuse, on aurait grandement apprécié que le musicien eût profité de la clarté présente de facto pour approfondir son jeu, y apporter un généreux vertige. A l’inverse, on déplore un clavecin trop sec et donnant à grand peine la demi-mesure de toute sa magnificence. On s’arrêtera notamment sur la « Gigue » qui à force d’articulations forcées, est rendue hoquetante et maniérée, ainsi que sur la « Vénitienne » et le « Menuet », plus proches de comptines enfantines que de danses à proprement parler. On appréciera cependant l’usage délectable d’un tempérament mésotonique aux accents dolents. 

Puis, la Suite en Mi… une éclaircie dans la brume, un changement radical d’atmosphère, on respire, on prend le temps, on prend toute la mesure de la beauté de la musique finement ciselée sur un des plus extraordinaires instruments jamais construits, sûrement le plus beau de cette intégrale (Ruckers-Taskin 1646-1780). Et malgré un début difficile, on se laisse très rapidement partir au son de cette admirable rencontre. Il se trouve même quelques moments d’extase telles les si touchantes « Tendres plaintes » ou les hardis « Rigaudons ». 

Mais, voilà, si belle soit l’éclaircie, elle n’en est que de trop courte durée et l’on retombe bien vite dans un cruel manque de profondeur lyrique. En témoignent de façon particulièrement accablante les si languissants « triolets » qui prennent ici des airs bien sages et disciplinés. Ou bien encore « l’Egyptienne » pourtant particulièrement diabolique et fougueuse, que le claveciniste exécute froidement comme un exercice sorti tout droit des cahiers de Brahms. Une Nouvelle Suite de Pièces décevante, et il en va de même pour la Suite des Indes Galantes, par ailleurs trop rarement jouée pour que nous ne saluions pas l’initiative qui en est faite ici. Déception générale, pourtant, là aussi constellée de petits moments de grâce : Dans la Nouvelle Suite, une « Poule » aux caquètements particulièrement réussis, un « Premier menuet » joliment gracieux, …. ; Dans les Indes Galantes, l’« Air Polonais » superbement altier et une première « Gavotte » et des « Airs pour Zéphire » doux et cristallins, pour lesquels Olivier Baumont fait divinement chanter un superbe clavecin (Couchet-Blanchet-Taskin, 1778).    

En définitive, on ressent dans le jeu d’Olivier Baumont, comme le montre si bien la sublime Suite en Mi, une ardeur magnifique qui malheureusement nous apparaît tristement voilée par un jeu que l’on ressent par trop pédagogique, qui montre sans trop en dire, qui cherche à nous mettre face au charmes de la musique en gardant une distance salutaire de peur que l’on se brûle si l’on venait à s’approcher de trop près.     

Une distance qui prive l’auditeur d’une ivresse primale…ainsi, faute d’ivresse, il ne peut que rester sur sa soif. 

François d’Irancy