Close

"Redouble les flammes et les feux, pour ce jour mémorable" (Acte I, scène 1)

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2008

Giulio CACCINI (1551-1638)

L’Euridice (1600)

 

Scherzi Musicali :
Orfeo : Nicolas Achten, baryton ; Euridice : Céline Vieslet, soprano ; Tragedia, Dafne : Magid El-Bushra, contre-ténor ; Ninfa, Venere : Marie de Roy, soprano ; Ninfa, Proserpina : Laurence Renson, mezzo-soprano ; Arcetro, Caronte : Reinoud Van Mechelen, ténor ; Tirsi, Aminta, Plutone : Olivier Berten, baryton.
Sara Ridy, harpe triple ; Eriko Semba, basse de viole, lirone ; Simon Linné, luth, théorbe, guitare ; Francesco Corti, clavecin, orgue ;
Nicolas Achten, théorbe et direction.

79’30, Ricercar, 2008

CD événement, en luxueux digipack sous fourreau, et dont la gloire est troublée par la parution quasi simultanée du DVD choc du Cadmus & Hermione de Vincent Dumestre et Benjamin Lazar chez Alpha.

L’Orfeo de Caccini s’inscrit dans le bouillonnant contexte de la naissance de l’opéra, dans cette trouble période de l’avant-Orfeo de Monteverdi, insuffisamment explorée. Il y eut la remarquable Reppresentatione di Anima e di Corpo de Emilio de’ Cavalieri (restituée dans toute sa splendeur par Christina Pluhar chez Alpha), première œuvre en « stilo representativo » où les personnages s’exprimaient soutenus par la basse continue, sur le modèle de l’antique tragédie.

Il y eut l’Euridice de Jacopo Peri, donné en octobre 1600 pour célébrer le mariage d’Henri IV et de Marie de Médicis. Cette fable profane, mise en musique, représente pour bien des historiens de la musique la naissance de l’opéra, quelques années avant l’Orfeo monteverdien. Et il y eut enfin l’Euridice de Giulio Caccini, bâtie sur le même livret, publiée en 1600 mais interprétée seulement 2 ans plus tard, à Rome, au Palazzo Pitti. Cette deuxième Euridice souffrit jusqu’à ce jour de l’ombre et du dédain des chercheurs et des musiciens comparée à celle de Peri. Pourtant, il y a un fossé entre les deux Euridice, reflet du tempérament opposé des deux compositeurs entre lesquels régnait une certaine rivalité. Alors que Peri, très théâtral, donne l’entière primauté au texte (et ses dissonances et notes répétées n’ont donné lieu qu’à des enregistrements peu convaincants de l’Euridice), Caccini se révèle plus mélodique, à l’harmonie plus simple, plus charmeur et plus accessible pour nos modernes sensibilités.

Le livret d’Ottavio Rinuccini avait été composé à l’occasion des royales noces précitées, d’où l’accent porté sur Euridice et non Orphée… dans le titre seulement, car le héros est bien celui que l’on attend, et la nymphe ne fait que de brèves interventions. Poète de talent, Rinuccini a conçu une trame étonnamment ambiguë, sous-entendant peut-être les convenances d’un mariage politique où l’amour avait peu de flèches à son arc. On trouvera d’ailleurs dans le texte de nombreux oxymores. La fable est divisée en 3 actes : sur le premier plane une atmosphère assez sombre contrastant avec l’apparente joie des préparatifs du mariage Orphée et Euridice. Il se conclut sur le désespoir du demi-dieu et les lamentations des bergers à l’annonce de la mort de la nymphe. L’acte second est formé de l’habituel intermède infernal, et des négociations entre Orphée et Pluton, fléchi par Proserpine. Le maître des Enfers finit par signer la liberté conditionnelle de sa captive. Enfin l’acte III a dû se plier aux convenances du lieto fine. Il n’était en effet guère approprié de fêter un mariage en laissant l’époux seul et lacéré par les Bacchantes… Orphée et son aimée retrouvent donc le bonheur conjugal et toute la bucolique assemblée peut chanter le triomphe de la Poésie et de l’Amour sur la Mort.

Le jeune et talentueux Nicolas Achten a donc choisi une œuvre méconnue et d’importance historique pour le premier enregistrement de son ensemble. A la fois chanteur et accompagnateur (comme son confrère Marco Horvat), le jeune artiste livre une interprétation douce et sensuelle, d’un lyrisme à fleur de peau. L’accent est mis sur la musicalité, avec des un chant très mesuré et déclamatoire. Les solistes, homogènes, font preuve d’un grand soin dans le phrasé et les nuances, sculptant des vignettes intimistes. Céline Vieslet campe une Euridice posée et timide (« Donne ch’a miei diletti ») que Nicolas Achten enveloppe de son timbre noble et chaleureux (« Antri ch’a miei lamenti »). Le Pluton rocailleux d’Olivier Berton est plus bougon que redoutable, la Vénus de Marie de Roy droite et fière, plus guerrière qu’amoureuse dans la remarquable Aria di Romanesca . Seul le contre-ténor Magid El-Bushra a révélé une voix assez tendue dans les aigus.

Le continuo de Scherzi Musicali est varié et complice, avec des cordes pincées fluides que rejoint de temps à autre les sonorités moirées du lirone. Dans l’ensemble, la réalisation est exemplaire, d’une beauté glacée, aux émotions pudiques. A l’antipode d’un Orfeo monteverdien téléologique façon Emmanuelle Haïm ou de l’érotisme fougueux d’une Françoise Lasserre, Nicholas Achten a choisi le pastel de chambre, ultra sensible mais lissant ruptures et contrastes. Il en ressort une vision infiniment théâtrale voire courtisane, dont le seul défaut serait une sagesse excessive et une monotonie narrative. Car les passions humaines ne sont que tempêtes dans un verre d’eau dans ce salon aristocratique au carcan sévère, où le drame se fait récitation entre gens de qualité. Un peu plus de liberté, d’épanchements et d’improvisation dans les ornements (sans halètements excessifs ou dégoulinants vibratos dixneuviémistes cela va de soi) auraient été les bienvenus. En dépit de ces quelques réserves, voilà un disque de grande qualité qui marque avec un éclat lunaire les débuts d’un ensemble dont on suivra la cosmique trajectoire avec plaisir et attention.

Amandine Blanchet

Technique : enregistrement clair et direct, solistes captés d’un peu trop près
.