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Réflexions sur nos galettes baroques

Publié dans : Actualités - Edito
15 décembre, 2008

Place Stanislas (anciennement Place Royale), Nancy © Muse Baroque, 2008

Décembre, les glaces et les frimas, la bousculade et les cadeaux… Vous vous attendez sans doute, chers lecteurs mélomanes, à un éditorial festif, léger, lutinant les chocolats en forme de clefs de sol. A quelques considérations piquantes, quelques anecdotes historiques contées au débotté, quelques saillies spirituelles sur les clavecinistes s’emmêlant les inexistantes pédales. Eh bien non. Comme le dit doctement l’adage juridique « une fois n’est pas coutume », nous nous lançons avec témérité dans un survol de l’état de nos galettes baroques, à la manière des rapports bureaucratiques qui parsèment les corbeilles ministérielles, dont celles de la Rue de Valois, aux jolies consoles supportant un admirable travail de ferronnerie.

Quelques observations tout d’abord sur la production discographique baroque actuelle, où voisinent des comportements diamétralement opposés. Cette schizophrénie du marché concerne à la fois le choix des œuvres enregistrées, et le support lui-même. Le but de notre revue n’étant pas de stigmatiser telle maison ou artiste, nous resterons discrets sur les noms, quoique le baroqueux éclairé les reconnaîtra sans difficulté. En outre, toute synthèse est fondamentalement réductrice, et nous en convenons d’avance en nous excusant de raccourcis inévitables.

Sur le choix des œuvres, les grandes majors paraissent frileuses, nous régalant de resucées de Quatre saisons, de concertos vivaldiens, de florilège cantates de Bach, d’airs haendéliens. Certes, les solistes sont souvent alléchants, bien mis en valeur à la fois par une jaquette moderne et décontractée, et une prise de son flatteuse. Mais force est de déplorer qu’entre **** qui se fige sur les rééditions économiques de son glorieux catalogue,  **** qui ne se lance plus dans aucune intégrale opératique, ou **** qui incite les artistes à des coupes pour calibrer les enregistrements sur deux Cds au risque de déstabiliser l’architecture de l’œuvre, l’horizon confine parfois à la rotondité du globe. Par ailleurs, de petits labels – voire des labels fondés par les musiciens eux-mêmes, parfois à la suite de douloureuses déconvenues avec leur éditeur habituel relatives à des projets de longue haleine – persévèrent courageusement avec des production de qualité, où apparaît le souci aventureux du défrichage constant d’œuvres rares. Les mauvaises langues rétorqueront que ce marché de niche, où les réalisations sont tellement originales qu’elles échappent naturellement à toute comparaison, s’adresse à un public averti, confit d’érudition musicologique. Nous ne le pensons sincèrement pas. Et le succès inattendu d’un certain enregistrement d’œuvres religieuses italiennes du premier XVIIème siècle est là pour le rappeler. Holà, donc, messeigneurs, il est temps de faire flotter haut le gonfanon baroque, et de faire preuve d’audace et de rigueur dans les choix artistiques.

Par ailleurs, en tant que fétichistes rétrogrades de l’objet discographique et opposants résolus au téléchargement illégal ou non (car les formats réduisent très souvent la qualité du son, écrêtant les aigus gommant les harmoniques sans même mentionner l’écoute massacrée sur les enceintes d’un ordinateur portable), nous nous sommes peu à peu rendus compte d’un mouvement paradoxal. D’une part, la qualité du packaging décroît globalement : on ne compte plus les digipacks, les coffrets accordéons où rien ne retient le livret (quand la bestiale survit), les simples pochettes cartonnées, l’accumulation d’autocollant racoleurs au détriment de la liste des instrumentistes et des caractéristiques de l’instrumentaire utilisé, données vitales pour apprécier l’équilibre des parties et simple politesse envers les musiciens. Les amateurs d’opéras auront vu la quasi-disparition du bon vieux coffret avec boîtier cristal, gros livret, fourreau épais glacé, et auront été scandalisés par cette nouvelle manière de réduire les coûts en offrant les livrets en .pdf à télécharger, ce qui est d’autant plus inacceptable que certains mélomanes ne possèdent pas forcément d’ordinateur et a fortiori de connexion à la Toile (ce qui est dommage au vu d’un très remarquable site sur la musique baroque qui y figure, vous aurez reconnu celui… du CMBV ;). Cette évolution est extrêmement flagrante si l’on compare les éditions successives de certains enregistrements phares. La fonte de la banquise passe ainsi d’un énorme coffret artistiquement décoré, subdivisé en fourreaux avec livrets et boîtier dépliant à une petite boîte fine et des petites pochettes et CD hybride/ CD-ROM avec lien vers un site. L’argument officiel est le gain de place. Mais les disques se rayent plus vite, l’appareil critique n’est plus à portée de main, en bref on passe de la Bentley à la Lada.

Parallèlement à cela se développent des objets originaux, de toute beauté : livres-disques à dos toilés en édition limitée, digipacks classieux rappelant les ouvrages anciens et avec de nombreuses reproductions iconographiques, disques avec DVD bonus, jaquettes devenant de véritables œuvres d’art s’écartant ostensiblement des sempiternels tableaux de Poussin ou Watteau. Tout n’est donc pas pourri au Royaume des Lys.

Enfin, les finances qui fâchent. Un de nos confrères s’étonnait récemment des larges différences de prix pratiquées entre les enseignes, renforcées par la pluralité des canaux d’offres : Internet / en grande distribution / chez les disquaires spécialisés. Est-il normal que dans certaines boutiques d’un grand distributeur français au fond sonore agréable, les disques coûtent près de 20 % de plus qu’ailleurs pour un produit rigoureusement identique ? A l’heure où les experts s’acharnent à prédire la mort de l’industrie discographique et du CD et où le Parlement tente désespérément de sévir sur les abus des Internautes, une telle hétérogénéité est assurément source de méfiance et de confusion pour le consommateur. De surcroît, il conviendrait que certains éditeurs réévaluent le prix prohibitif de leurs disques, plus coûteux que beaucoup d’autres maisons, sans pour autant que la qualité du packaging et des notes de programme soit au rendez-vous. Ces interrogations sont essentielles dans un contexte de généralisation des intégrales « low-costs » et des rééditions historiques ou collections économiques qui réservent souvent d’agréables surprises. Un prix réglementé comme celui du livre ne serait-il pas souhaitable, apportant lisibilité et transparence à tous les acteurs ?

Mais nous nous apercevons – trop tard – que l’éditorial festif de Noël s’est mué en moroses pensées. Il est donc plus que temps de porter notre esprit vers la pin-up du bandeau spécial de la revue (cf. supra), de savourer les bulles nacrées d’un vin de champagne que nous vous souhaitons baroqueusement pétillantes. 

Joyeuses fêtes, et longue vie à la musique baroque

et à tous ceux qui la font vivre !


Viet-Linh Nguyen