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L’influence de la musique arabe (Les Sacqueboutiers, Jean-Pierre Canihac – Toulouse, 02/12/2014)

Publié dans : Concerts - Critiques
22 février, 2015

Reis Glorios ou l’influence de la musique arabe dans la mythologie occitane

 

Photo Classictoulouse, pendant le concert (merci d’excuser la faible qualité du cliché)

 

Liste des œuvres :
Pièces anonymes, de Bertran de Born (v. 1140- v. 1215), Bernat de Ventadorn (v. 1125- v ; 1200), Girau de Bornèlh (1138-1215), Johannes Cicconia  (1370-1412) ;
Extraits du Manuscrit d’Apt et du Livre Vermeil de Montserrat. 

Distribution :
Pierre-Yves Binard, baryton
Renat Jurié, ténor et conteur
Les Sacqueboutiers Ensemble de cuivres anciens de Toulouse : Jean-Pierre Canihac, cornet ; Daniel Lassalle, sacqueboute ; Philippe Canguilhem, chalemie, bombarde ; Lucile Tessier, bombarde, doulciane ; Jodel Grasset, luth, oud.
Musiciens invités : Pierre Hamon, flûtes ; Driss el Maloumi, oud marocain.

2 décembre 2014, Auditorium Saint-Pierre des Cuisines Toulouse.

NdLR : Article publié en parution tardive (mais digne d’intérêt !), qui espérons-le poussera nos lecteurs à aborder les relations entre les musique arabe et occitane.

La joyeuse bande des souffleurs toulousains constituée autour de Jean-Pierre Canihac et Daniel Lassalle aime à pratiquer le grand écart musical entre leurs musiques favorites des XVIème et XVIIème siècles, la musique contemporaine avec quelques incursion du côté du jazz ou des époques nettement plus reculées. C’est dans cette direction qu’ils ont orienté leur dernière création en élargissant passablement leur aire géographique, puisqu’ils se penchaient sur l’influence de la musique arabe dans la mythologie occitane. Et comme ils n’aiment rien tant que d’augmenter leur palette sonore et musicale, Les Sacqueboutiers avaient invité deux personnalités emblématiques, Pierre Hamon, le « pape » de la flûte ancienne, qui préside aux destinées d’Alla Francesca avec Brigitte Lesne et le maître du oud marocain Driss El Maloumi. La rencontre promettait d’être aussi passionnante qu’inédite. 


On connaît les nombreuses influences arabes dans la culture médiévale, mais en Occitanie, par le biais du commerce et des croisades on en trouve des traces plus nombreuses au Moyen-Âge tardif (XIVe-XVe siècles) qu’aux époques antérieures des VIIIème et Xème siècles. Dès le XIIIème siècle, de nombreuses traditions se rapportant à la domination arabe se développent, même si elles appartiennent souvent à la légende comme La Chanson de Roland. Alors que la Reconquista chrétienne est entamée en Espagne, la littérature glorifie l’image de Charlemagne, qui repoussa les Sarrasins au-delà des Pyrénées.

En présentant le concert comme à son habitude, Jean-Pierre Canihac précise qu’il n’existe pas de fossé infranchissable entre la terre d’Islam et la terre d’oc, dans la mesure où aux temps de sa soumission aux Francs carolingiens, puis aux Français de Simon de Montfort, le midi profond est tout naturellement tourné vers l’Andalousie, dont la civilisation imprégnée de culture arabe, rayonne sur le pourtour de la Mare Nostrum. De tous temps, les contacts même guerriers, n’ont jamais empêché les échanges de biens comme de connaissances ou d’idées. Au XIIème siècle, un certain Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, engagea la première traduction du Coran. Il n’est donc pas surprenant que des historiens de la littérature et autres musicologues proposent une étymologie arabe au terme trobar, qui serait passée dans les dialectes romans parlés en Andalousie, puis en catalan et en occitan.

Jean-Pierre Canihac © Patrice Nin – Ville de Toulouse

 

Musiques et poésie de Méditerranée occidentale

En deux heures d’un bonheur musical sans pareil, les pièces traditionnelles d’origines orientales alternent avec des musiques extraites des grands recueils occitans comme le Manuscrit d’Apt ou le fameux Livre Vermeil de Montserrat. Les chansons des troubadours Bertran de Born, Bernard de Ventadour, Giraut de Borneilh croisent des thèmes anonymes, qui ont traversé les siècles, comme cette Fanfare pour la croisade, la chanson Fauvel nous a fait présent, des estampies royales ou une suite instrumentales sur le cantus firmus Benedicam Domino. S’accompagnant sur son oud à l’expressivité incroyable, Driss El Maloumi, intègre dans ce riche programme des romances et déplorations arabes très touchantes qu’il chante avec une douceur infinie

La talentueuse Lucile Tessier renforce pour l’occasion le groupe des souffleurs à la doulciane et la bombarde, tandis que l’étonnant Jodel Grasset a rejoint ses camarades de jeu au luth, au oud et au plus rare psaltérion, qu’il joue de façon surprenante avec deux archets. Il faut compter aussi avec Florent Tisseyre, le percussionniste inspiré de la bande, qui ce soir-là s’épanouit comme jamais parmi ses tambourins, tambours, derboukas et jeux de cloches. Le magicien Pierre Hamon fait des merveilles avec sa large panoplie de flûtes, de tailles et sonorités différentes, dont l’étonnante flûte double qui rappelle l’aulos grec, sans oublier les boudègues, ces petites cornemuses occitanes. Ces instruments largement utilisés dans les musiques traditionnelles jusqu’à l’aube du XXème siècle, nous rappellent qu’ils ne sont pas limités à la seule sphère celtique.

Les chanteurs-conteurs Renat Jurié et le baryton Pierre-Yves Binard donnent vie de façon complémentaire et raffinée à la poésie des troubadours. Comme ils l’avaient déjà fait l’année précédente lors de la création de la cantate épique de Patrick Burgan 1213 Bataille de Muret, ils réalisent le tour de force de déclamer à deux voix, simultanément en occitan et en français, de façon compréhensible.

Plutôt que de redouter un choc de civilisation où d’innombrables ignorances se font face dans un mépris généralisé, les musiciens recherchent au contraire les multiples aspects qui nous rassemblent dans un héritage commun. Car le temps des croisades fut aussi une période d’échanges fructueux où les occidentaux ont ramené d’Orient d’innombrables connaissances, touchant aussi bien les domaines techniques que les arts. Saviez-vous que nombres de nos instruments : flûtes, vièles, violes, tambours, luths, dulcianes, chalemies, sont dérivés d’instruments arabes plus anciens ?

Comme à l’accoutumée, les Sacqueboutiers nous ont délivré un précieux antidote à la morosité ambiante. Avec leurs invités de haut vol, ils ont joyeusement décliné ces thèmes divers, qui se croisent, se répondent et s’entrechoquent dans une même expression lyrique.

Évariste de Monségou