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« Remember me, but don’t remember my fate »

Muse2
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2011

« Beauty of the baroque »

John DOWLAND (1563–1626) : « Come again, sweet love doth now invite », « What if I never speed? »
Georg-Frederic HAENDEL (1685–1759) : « Ombra mai fu » (Serse) ; « Let the bright Seraphim” (Samson) ; « Heart, the seat of soft delight » (Acis and Galatea), duo « Io t’abbraccio » (Rodelinda) ; « Guardian angels » (The Triumph of Time and Truth)
Henry PURCELL (1659–1695) : « Thy hand, Belinda – When I am laid in earth » (Dido and Aeneas)
Claudio MONTEVERDI (1567–1643) : duo « Pur ti miro » (L’incoronazione di Poppea) ; « Quel sguardo sdegnosetto » (Scherzi musicali)
Giovanni Battista PERGOLESI (1710–1736) : « Stabat Mater dolorosa »
Johann Sebastian BACH (1685–1750) : Arie « Sich üben im lieben » (Weichet nur, betrübte Schatten, BWV 202) ; « Schafe können sicher weiden » (Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd, BWV 208) 

Danielle de Niese, soprano
(avec Andreas Scholl, contre-ténor, pour les duos) 
The English Concert
Direction Harry Bicket 

56’50, Decca, 2011 

Danielle de Niese, “la soprano qui danse”, ce fut pour beaucoup la Cléopâtre de Glyndebourne, mélange détonnant de sensualité, d’innocence et de rouerie. Dans la même veine, la femme fatale récidiva dans un Couronnement de Poppée sous la baguette d’Emmanuelle Haïm (Decca). Dans les deux cas, la voix, un peu jeune, s’effaçait devant un investissement théâtral intense, une vitalité stupéfiante et espiègle qui emporte immédiatement l’adhésion. Il y eût aussi des récitals, et les deux Haendel arias et Mozart arias nous ont charmés. Et voici ce Beauty of the Baroque qui hélas ne se montre pas à la hauteur de la soprano, triste et inégal lambeau du partage de l’empire carolingien, fils délaissé, entreprise juxtaposant de manière disparate quelques tubes sans réel fil conducteur d’un « Ombra mai fu » à un « Pur ti miro », n’hésitant pas à démembrer le premier mouvement du Stabat de Pergolesi, ou à extraire ça et là un bout de cantate bacchienne.

Avant même d’analyser, à regrets, ce qui à nos yeux constitue un enregistrement décevant et sans raison d’être sinon constituer un « best-of » mollasson, la logique même de cet empilement désordonné paraît bien vaine et discutable. Balade pour le plaisir diront les défenseurs de ce genre de compilations, vaste panorama représentatif (en à peine 1 CD) de la « beauté baroque » ? On ne peut s’empêcher de penser que la richesse du répertoire, de même que la célébrité de la chanteuse lui permet désormais de choisir des projets plus audacieux et plus cohérents. Et s’il faut vraiment en rester à la logique du récital, combien d’arias de Porpora ou d’Alessandro Scarlatti n’attendent que leur résurrection ?  

Côté artistique, la fragmentation confuse du programme ne permet hélas jamais d’établir un véritable climat, de faire ressortir les affects. A la timidité de l’accompagnement orchestral d’un Harry Bicket et d’un English Concert froids et discrets répond une chanteuse insuffisamment impliquée. Ainsi, le martial « let the bright Seraphim » de Samson devient bien raisonnable, les cordes du « io t’abbraccio » de Rodelinda embarassées et étroites, seul le théorbe de Daniele Caminiti et la viole langoureuse de Martin Zeller se hissent au rang d’acteurs (« Pur ti miro »).  En outre, les tempi mesurés et réguliers du chef, même chez Monteverdi, ne permettent guère l’émancipation et la spontanéité, quelques changements de mesures ça et là, une pointe d’accelerandos, de sang et de vie auraient pu égayer la morne plaine. Pourtant, les timbres sont parfois beaux, comme dans ce « Quel sguardo sdegnosetto » – l’un des passages les plus convaincants du CD – sur basse obstinée, avec percussions, ou le hautbois pincé du « Guardian angels » (version anglaise du « Tu del ciel » d’Il Trionfo).

De Danielle De Niese, nous dirons peu de choses. Car elle nous a habitués à bien mieux. Où donc est passée l’incandescence et la complicité ironique qu’on lui connaît ? La fougue incontrôlable, la moue altière, les pépites d’improvisations ? Le chant trop prévisible, trop sérieux et routinier, enlève à l’artiste sa personnalité, et laisse hélas d’autant plus percevoir les réserves techniques d’une voix encore verte, aux aigus serrés (Downland), au changement de registre tendu (« Guardian angels », « Pur Ti Miro »), à la diction allemande saccadée et hésitante (« Sich üben im lieben » appliqué, « Schafe können sich weiden » trop large et opératique, presque richterien). Mais là où cette fragilité peut se faire atout dans la déploration ou le cri, à la manière d’une Veronica Cangemi, la franche transparence du discours ne laisse ici qu’une amère impression d’inachevé, une frustration de celle que le convive ressent lorsqu’il arrive alors que l’on éteint les candélabres et que ronflent les invités. Il reste pourtant quelques moments remarquables : le « Quel sguardo sdegnosetto » précité, où la soprano s’épanche enfin avec liberté, le sensuel « Heart, the seat of soft delight » où elle confirme ses penchants haendéliens avec volupté et ampleur, jetant ça et là des ornements bien sentis, même si The English Concert entrave le mouvement. Restons-en là, et attendons qu’une des beautés du baroque en dévoile d’autres.

 

Trailer officiel © Decca / Universal Music

Sébastien Holzbauer

Technique : bon enregistrement, clair et transparent, manque un peu de chaleur et de liant du côté de l’orchestre.