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Rendez-moi Ledroit

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2009

Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)

Rendez-moi mes plaisirs

Rendez-moi mes plaisirs, H. 463
Orphée descendant aux enfers, H. 471
Stances du Cid, H. 457, 459, 458
Tristes déserts, H. 469
Ah! qu’on est malheureux, H. 443
Amour, vous avez beau redoubler mes alarmes, H. 45
Auprès du feu l’on fait l’amour, H. 446
Le bavolet, H. 499a

Franz TUNDER

Salve mi Jesu

Alessandro GRANDI

Cantabo Domino 
O dulce nomen Jesus 
O Intemerata 
O quam tu puchra es

Lodovico da VIADANA

O Domine Jesu Christe 
Illumina oculos meos

Claudio MONTEVERDI

Currite populi 
Venite, videte

LEOPOLD I

Regina coeli

Henri Ledroit (contre-ténor)
Ricercar Consort
Ricercar, enr. 1989-1991, catalogue Ricercar 2009

Avec ce CD s’achève la réédition des enregistrements d’Henri Ledroit chez Ricercar, et cette critique est presque inutile, car elle ne sera pas lue. En effet, les admirateurs du regretté contre-ténor se jetteront sur cette nouvelle parution – à moins qu’ils ne possèdent déjà ces pièces dans d’autres anciennes éditions – sans se poser plus d’interrogations. A l’inverse, ses détracteurs feront mine de s’étonner du timbre hésitant et fragile d’Henri Ledroit, de cette émission instable, de ce vibratello constant, de ces retards et de son spleen constant bien peu adapté aux grivoiseries d’ « Auprès du feu l’on fait l’amour ».  Alors que dire sinon que l’art d’Henri Ledroit, tout comme celui d’Alfred Deller ou de René Jacobs, est un monde en soi, que l’on embrasse totalement ou que l’on rejette ? Qu’il porte en lui une musicalité à fleur de peau, une humanité lancinante et blessée, une beauté imparfaite poignante de sincérité.

Le ton est uniformément contemplatif, d’une douceur résignée, les changements de registre presque douloureux. Par-dessus tout, le texte est sculpté, délivré avec émotion, suggestif et envoûteur. Comme chez Chabanceau de la Barre, Henri Ledroit transfigure les gentils airs de cour en fugaces visions mystiques, expire les « Triste Déserts » et « Ah : Qu’on est malheureux » avec conviction. Il y a comme le poids de la vie derrière celui des notes, la lueur vacillante de la flamme qui se consume et qui s’en rend éperdument compte avec lucidité et acceptation. C’est ainsi que l’Orphée descendant aux Enfers semble dès le départ confiant en… l’échec de son entreprise (on y retrouvera avec plaisir les nobles Guy de Mey et Jacques Bona aux côtés de la Bérézina du demi-dieu). Les motets religieux complétant le programme baignent dans une atmosphère lumineuse et riche, emplie d’espérance dans l’attente d’une délivrance suprême. La technique y semble plus précise et plus ferme, les mélismes rebondis et agiles (Cantabo Domino de Grandi), la voix plus juvénile et héroïque. Cela s’explique du fait de ces pièces religieuses ont été enregistrées plus tôt, à une époque où la voix d’Henri Ledroit possédait une plus grande égalité et transparence, non dénuée des accents planants d’un Bowman.

Autour de cet artiste inimitable et sincère, le Ricercar Consort insiste sur le frottement rugueux des cordes, la matière terrestre, sève lourde, palpable, abondante dans ses arabesques. La basse de viole de Philippe Pierlot sait rappeler avec une remarquable économie d’archet l’inexorable marche de la mesure, encadrant le discours qui s’étiole (Stances du Cid), le clavecin de Bernard Foccroulle, argentin et coquet dans « Auprès du feu » et « Le Bavolet » éclaire d’un sourire la deprime ledroitienne, soutient avec componction les motets, notamment le Salve me de Tunder, magnifique d’ampleur sensuelle.

Si le contre-ténor ne parvient pas à rendre les plaisirs, sa noble souffrance, pudique et discrète, continuera longtemps de nous émouvoir.

Marion Dammerey

Technique : enregistrement clair et précis.