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Rendez-nous les antiennes !

Muse5
31 décembre, 2011

Claudio MONTEVERDI (1567-1643)

Vespro della Beata Vergine

Nuria Rial, Raquel Andueza, Miriam Allan, sopranos
Luciana Mancini, Pascal Bertin, contre-ténors
Emiliano Gonzalez Toro, Markus Brutscher, ténors
Jan van Elsacker, Fernando Guimarães, Fulvio Bettini, Hubert Claessens, João Fernandes, basses

L’ Arpeggiata
Christina Pluhar, théorbe, guitare et direction

75’09 + DVD bonus, Virgin Classics, 2011

La surprise est de taille : l’intégralité des Vêpres à la Vierge de Monteverdi contenues, contraintes, comprimées, retenues dans un CD simple. On se frotte les yeux en se demandant d’abord si la technologie du CD n’a pas fait un bond pour l’humanité ou si Christina Pluhar ne s’est pas laissé aller à des coupes franches par rapport à l’édition de Venise, dédiée à Paul V en 1610. Et puis l’on se rend vite compte que cet enregistrement omet les antiennes, dont on rappellera brièvement l’enjeu : les Vêpres de Monteverdi comprennent des parties chorales pour les psaumes qui alternent avec des concertos solistes, auxquels s’ajoute une sonate instrumentale. En outre, le recueil renferme 2 versions du Magnificat final dont la seconde semble une alternative plus modeste à la première. Depuis longtemps, les musicologues s’interrogent sur la question de l’absence des antiennes en plain-chant qui flanquent habituellement chaque psaume et qui ne sont pas transcrites dans la partition de 1610. Dès lors, les concertos solistes ont-ils été conçus comme des substituts d’antiennes, d’autant plus que deux d’entre eux, le « Nigra Sum » et le « Pulchra es » sont justement composés sur des textes d’antiennes extraits du Cantique des Cantiques ? Certains chercheurs le pensent, s’appuyant sur des raisons tonales, d’autres plaident en faveur de la réintégration des antiennes, comme c’est souvent le cas dans les enregistrements.

Quoiqu’il en soit, la vision de Christina Pluhar ne cherche absolument pas la docte recréation historique, mais constitue un choix artistique délibéré, celui d’une approche chambriste, avec l’usage d’une voix par partie (à la manière de l’expérimentation d’Andrew Parrott et de son célèbre – et glacé – disque de 1984 chez EMI), flirtant avec le langage madrigalesque. Voilà donc des Vêpres qui s’éloignent résolument de la liturgie pour se rapprocher du concert, dans la forme comme l’esprit, s’appuyant sur la possibilité précisée dans l’édition imprimée de 1610 de jouer certaines pièces avec des effectifs moins importants pour des exécutions « dans les appartements des princes ».

Après une Toccata revigorante et polychrome, où les cornets ornementent à qui mieux mieux et qui se rapproche encore plus furieusement dans son traitement somptueux et cérémoniel de celle de l’Orfeo en l’honneur des Gonzague, on goûte la légèreté délicate des psaumes : le « Dixit Dominus » aux tempi allants, vire à la joute virtuose, tout comme le Laetus sum sur basse obstinée. La rapidité d’exécution apporte mouvement et vivacité aux entrelacs contrapuntiques foisonnants, alors que Christina Pluhar cajole les aigus sensuels d’une rondeur remarquable. Cependant, on regrettera que les empâtements profonds cèdent la place à l’élégance de l’esquisse aquarellée. Le « Lauda Jerusalem » est l’exemple flagrant, pétillant et optimiste d’un message religieux relégué à l’arrière-plan, d’une ivresse princière par trop uniforme dans sa jubilation, de même que d’une insuffisante attention portée au texte et aux affects variés qu’il recèle. Trop peu de contrastes, de nuances ou d’inflexions accompagnent après la célébration de la gloire du Christ, la froidure, le givre et la neige, les eaux qui se raidissent, le vent qui les refait couler, tandis que la Sonata sopra Sancta Maria ora pro nobis voit les chanteurs se faire voler la vedette par un accompagnement instrumental florissant et dense, notamment des cornets magistraux mais presque envahissants.

La vision pluharesque s’avère plus convaincante dans les concertos, sculptés avec grâce et poésie. Le Nigra Sum fragile et doux, où Emiliano Gonzalez Toro enchaîne les pianissimi avec un art déclamatoire consommé ; le fameux Duo Seraphim à trois voix, enveloppant et hypnotique, au tempo plus reposé, insistant sur les chromatismes et la fusion troublante des timbres d’Emiliano Gonzalez Toro, de Markus Brutscher et de Jan van Elsacker, glissant sur les passagi virtuoses une discrétion ouatée qui faisait justement défaut à certains psaumes. Même constant pour l’Audi coelum sublime, d’une humanité à fleur de peau de Jan van Elsacker, exemplaire. Et l’on comprend au fil de l’alternance entre les concertos et les psaumes que naît une étrange dialectique entre les passages choraux bouillonnants de vitalité, excessifs dans leur rutilance pressée, parfois choquants de « profanité », et les concertos conçus comme des bijoux récitatifs, où explose le parlar cantando.

Le Magnificat, un brin plus traditionnel et plus équilibré, se caractérise surtout par la vivacité du contrepoint et sa peinture d’une théâtralité concentrée, de laquelle on louera tout particulièrement l’ « Et misericordia eius » pour l’homogénéité des timbres tant vocaux qu’instrumentaux (magnifiques trombones)

Pour conclure, le parti-pris interprétatif de Pluhar se révèle aussi surprenant que cohérent. Certes, on regrettera un cantus firmus volontairement en retrait, de même que de grands passages choraux incroyablement colorés mais sans effets de masse et avec des contrastes moindres, et surtout un langage extraverti, lumineux, moins « profond » et grave qu’à l’ordinaire. Comme le lecteur le comprendra, chaque médaille a son revers, et les réserves que nous soulevons sont inhérentes à ces Vêpres chambristes.

 

 © Virgin Classics

Alexandre Barrère
 

Technique : claire et spatialisée