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Rêveur et mystérieux

Museor
31 décembre, 2012

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Partitas n° 1, 2 & 3

 

Racha Arodaky, piano

70’25, Air Note, distribution Codaex 2012.

Etrangement, cette critique était déjà terminée aux trois-quarts depuis février dernier, date de parution de cet opus remarquable. Puis, des évènements tragiques personnels sont venus en bouleverser quelque peu la parution, qui fut mise de côté, tout simplement. Mais il aurait injuste de ne pas faire profiter nos lecteurs de cette nouvelle incursion dans le baroque de Racha Arodaky, après son très personnel récital Haendel (Air Note) et ses Scarlatti échevelés (ZZT).

Le disque hélas, ne rend pas tout à fait compte des articulations et des nuances de la pianiste, élève de Murray Perahia, que nous avions pu entendre en concert le 4 février dernier à la Salle Wagram, notamment l’explosive Burlesque de la 3e Partita aux contrastes violents. Mais commençons le voyage par son commencement, car le récital est construit avec soin, une introduction et une conclusion et 2 intermèdes scandant la délivrance des 3 Partitas. Le commencement, c’est celui de la transcription par Bach du Largo du concerto pour clavecin BWV 973, lui-même transcrit d’un concerto vivaldien. Dès les premières notes, il y a ce frisson nostalgique et velouté, ce jeu rêveur et ambigu, la main gauche très douce, le givre murmurant de l’hiver. Et malgré la diversité de ton des pièces, avec une prédominance du mode mineur, malgré les éclats virtuoses (« Capriccio déchaîné de la Partita n°2) ou des sourires espiègles (Rondeau de la même), il y a chez Racha Arodaky cette sorte de glacis aquarellé, ce caractère bien trempé, instable et mouvant, presque nuageux, articulé sans rudesse. L’Allemande de la Partita n°3, d’habitude carré et fière, se retrouve ici prise dans le clapotement balancé de l’écume, langoureuse et en pointillés. La Courante qui suit semble s’égarer sur les chemins de traverse, le contrepoint gommé au profit d’une clarté un peu triste ça et là réminiscente de Satie. La Sinfonia de la Partita n°2 surprend par son atmosphère sombre et rageuse, presque criarde, prenant l’auditeur au dépourvu après le roulis poétique précédent qui revient au fur et mesure comme si l’orage et la révolte cédaient rapidement la place à un discours sinueux, d’une complexité apparemment apaisée, où les retards et les hésitations prennent une allure de swing (que nos lecteurs nous pardonnent le mot) comme dans l’Allemande douloureuse.

Insaisissable Racha ! A la fois techniquement si à l’aise et si souple que l’on ne sait trop que penser de ce regard aux paupières mi-closes qui va chercher intensément la partition jusqu’à la trame. Le Prélude de la première Partita s’affirme soudain, de manière quasi triomphale, sur les dernière mesure, après tout un cheminement intérieur. Et il y a tout au long de cette Partita une sorte de boulimie plus optimiste, à l’image de cette Courante sautillante et rieuse, mélodique, presque… facile. Comme si le voyage touchait à sa fin, que les méandres introvertis aboutissaient à une éloquence renouvelée, une douceur sensuelle (Sarabande veloutée qui conserve pourtant sa mélancolie sous-jacente) qui se mue en un Adieu discret avec la transcription de l’artiste du Suscepit Israel du Magnificat. Voilà un grand disque, très personnel, d’une musicalité touchante à fleur de peau, où la pianiste se livre sans fard. Alors, oui, certains seront choqués de ce Bach tantôt déconstruit, tantôt trop mélodique, de cette ondulation permanente, de cette horizontalité indistincte, estompée comme un Turner. Nous-mêmes ne partageons pas tous les choix interprétatifs de la pianiste, parfois « sacrilège » quant à la lisibilité du contrepoint ou le contraste des tempi. Qu’importe face à ce discours d’une richesse et d’une intégrité rares.

© Racha Arodaky

Viet-Linh Nguyen

Technique : excellente prise de son, chaleureuse et intime.

Site officiel de Racha Arodaky