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Richesses du baroque d’outre-Atlantique (Peinture baroque des Andes – Musée des Jacobins, Auch)

17 septembre, 2014

Peinture baroque des Andes

Musée des Jacobins, Auch

Exposition (jusqu’au 21 septembre 2014)

Diego Quispe Tito Inca (attribué à), Le Repos pendant la fuite en Egypte, vers 1675, Pérou Cuzco - Droits Gérard Priet

Diego Quispe Tito Inca (attribué à), Le Repos pendant la fuite en Egypte, vers 1675, Pérou Cuzco – Droits Gérard Priet

 

A l’écart des foyers artistiques européens mais nettement influencée par ces derniers, la peinture baroque andine englobe des oeuvres produites par des artistes, généralement indigènes, dans un univers dominé par la récente colonisation espagnole. Ces décalages sont à l’origine de la spécificité de cette peinture, qui retrace assez fidèlement les décors et costumes du Siècle d’Or sans maîtriser vraiment cette caractéristique essentielle de la peinture européenne de l’époque qu’est la perspective, longuement développée par les Italiens. Les nombreuses oeuvres religieuses (il fallait orner les églises nouvellement bâties de représentation compréhensibles de peuples qui ne savaient pas lire, comme en Europe à l’époque romane) sont encore plus frappantes. Elle traduisent le choc de la christianisation brutale de ces peuples païens, leur admiration forcée pour les nouvelles représentations religieuses, tandis que transparaissent fréquemment des éléments autochtones ou des allusions aux cultes antérieurs. Souvent elles témoignent aussi de la cruauté de la colonisation espagnole. Ce pan de la peinture baroque est malheureusement peu connu en Europe, surtout en dehors de l’Espagne. L’exposition « Peinture baroque des Andes » du musée d’Auch, réputé pour la qualité de ses collections pré-colombiennes, en donne un excellent aperçu.

Elle débute par la série quelque peu paradoxale de deux « anges arquebusiers », dont les costumes chamarrés contrastent avec la brutalité de leur armement, bien éloignés des putti du baroque européen. Les portraits, qui emplissent la toile sans perspective, semblent incarner littéralement « l’alliance du sabre et du goupillon ». La cruauté de la conquête espagnole apparaît crûment dans « Santiago Matamoros devenu Santiago Mataindios » (Saint-Jacques tueur de Maures devenu Saint-Jacques tueur d’Indiens, circa 1750), le Saint posté sur son cheval piétinant sans pitié les Indiens blessés à ses pieds. « Aparicion de la Virgen de Caima » témoigne avec vigueur de la transposition de la croyance catholique dans l’univers autochtone : les Indiens y apparaissent dans des tenues traditionnelles (tuniques, coiffes à plumes,…) dans un paysage d’Eden…andin. Le « Repos pendant la fuite en Egypte (circa 1675, attribué à Diego Quispe Tito Inca) reprend un thème largement représenté, relevé d’une classique architecture antique, mais enrichi d’un paysage nettement exotique, où éclate la délicatesse des fleurs offertes par l’ange à la Sainte Famille. Plus ancienne (circa 1615), la « Vierge de Guadalupe » (Bolivie, école de Alto Peru) est figée dans une attitude hiératique, entourée d’une sorte de mandorle qui en souligne l’influence romane ; elle irradie de ses rayons d’or qui soulignent sa magnificence et son pouvoir. L’or est assez systématiquement associé au monde religieux, comme en témoigne le « Saint-Paul Ermite » (école de Lima, circa 1690) dont la tunique brodée d’or éclate au premier plan, en contraste total avec l’arrière-plan d’un paysage naturel très dépouillé. Mentionnons aussi la grâce toute botticellienne de « Santo Rosa de Lima » (école de Cuzco, XVIIème siècle), emplie d’un indéniable maniérisme.

Anonyme, Ange arquebusier, période post-coloniale, Pérou Cuzco. Droits Gérard Priet

Anonyme, Ange arquebusier, période post-coloniale, Pérou Cuzco. Droits Gérard Priet

 

Au XVIIIème siècle la peinture andine intègre nettement les influences d’un baroque précieux et raffiné, suivant en cela l’évolution que connaît le courant artistique en Europe, sans toutefois perdre ses spécificités. La « Vierge de Guapulo » (circa 1725, école de Cuzco) attire l’oeil par la finesse du décor de ses vêtements et des fleurs, tandis que la « Saint Trinité avec l’Arche d’Alliance », aux trois visages identiques juxtaposés témoigne d’une interprétation originale du christianisme. La « Défense de la Foi » (école du lac Titicaca, circa 1730) voit s’affronter de part et d’autre du tableau trois frêles gentilshommes aux traits européens revêtus de dentelles (qui évoquent plutôt des courtisans que des soldats…), et trois Turcs de fantaisie armés d’un bouclier décoré du croissant musulman, vision originale et là aussi quelque peu décalée des affrontements européens du siècle précédent. Le baroquissime « Jésus de Nazareth avec des anges » constitue probablement la pièce maîtresse de cette exposition : un Christ Pantocrator y est entouré d’un chandelier et d’une tapisserie, qui l’encadrent comme dans une mandorle, il surplombe une collection d’anges alignés en vignettes dans la partie inférieure du tableau, baignant dans les rubans, les dentelles, les fleurs et affublés d’invraisemblables coiffes à plumes ! La décoration envahit l’espace, le trait se fait virtuose dans la finesse des détails, tandis que les lignes complexes de cette composition originale témoignent d’une incontestable maîtrise géométrique, d’où la perspective demeure toutefois quasi-absente. 

Signalons aussi la présence de remarquables pièces d’orfèvrerie, avec en fond de salle un monumental devant d’autel en argent repoussé, au décor géométrique, rehaussé de quatre grands chandeliers en argent. 

Amis baroques qui passez en Midi-Pyrénées ne manquez à aucun prix cette exposition !

Bruno Maury