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« Rien n’égale ma douleur »

Publié dans : Concerts - Critiques
7 novembre, 2013

Gluck, Orfeo ed Euridice,

Choeur Accentus, Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey

Franco Fagioli © Julian Laidig

Christoph Willibald von GLUCK (1714-1787)
Orfeo ed Euridice (Version de Vienne, 1762)

Franco Fagioli (Orfeo)
Malin Hartelius (Euridice)
Emmanuelle de Negri (Amore)

Choeur Accentus
Insula Orchestra
dir. Laurence Equilbey 

Représentation du 7 novembre 2013 à l’Opéra Royal de Versailles (version de concert)
Rediffusion France Musique le 26 novembre à 14h

Alors que les baroqueux redécouvrent avec joie le Gluck métastasien d’avant sa réforme de l’opéra seria, celui d’Ezio qu’Alan Curtis a exhumé avec platitude (Virgin, 2011), ou du superlatif Trionfo di Clelia (DHM, 2012), Laurence Equilbey, quittant ses rivages 19èmistes, a renoué avec Gluck. Et notre félicité est d’autant plus grande que l’artiste n’a étonnamment pas sélectionné la version remaniée par Berlioz, ni celle française de 1774 qui eut parfaitement convenu au cadre versaillais puisque le Chevalier avait été convié en France à l’instigation de Marie-Antoinette, mais l’originale de la création à Vienne, en 1762. Nous avouons qu’un tel choix nous séduit, puisque cette version du Burgtheater tend vers un équilibre subtil entre l’ancien et le moderne, introduisant certes une intrigue resserrée et un traitement très fluide des masses orchestrales et chorales, sans pour autant renier aussi catégorique l’héritage de l’opera seria à la manière de l’Alceste révolutionnaire qui interviendra 5 ans plus tard. En outre, il doit être noté qu’il n’y eut pas chronologiquement un Gluck d’avant et d’après Orfeo, un compositeur rétrograde remplacé par un barbon vigoureux et innovant, puisqu’Il Trionfo di Clelia, superbe illustration des derniers feux du seria équilibré avec son lot d’arias da capo, dignes d’un Hasse ou d’un Haendel, sera créé l’année suivante.

Laurence Equilbey – DR

Mais revenons en à cet Orfeo incroyablement humain qui ce soir-là déplorait le sort funeste de son aimée au sein de l’Ovale de Gabriel. Les habitués de la Muse le savent : cela fait un moment que notre plume a croisé le contre-ténor argentin Franco Fagioli, bien avant une soi-disant révélation due à l’Artaserse de Vinci (disque Virgin et concert), entre festivals confidentiels et incursions haendéliennes, toutefois force est de constater que l’artiste a atteint récemment une nouvelle maturité. Certes l’émission demeure instable, avec un vibratello constant mais mieux maîtrisé. Surtout, la projection est puissante, la virtuosité indéniable et jouissive, les aigus perçants et last but not least l’intelligence expressive affleure à chaque mesure. Alors que Gluck produit une oeuvre extraordinairement intimiste et resserrée, c’est bien le drame d’Orphée, plus que celui d’Orphée et d’Euridice, qui nous est conté. Et Fagioli porte la représentation de bout en bout. Le contre-ténor apparaît un peu trop héroïque dans le « chiamo il ben cosi » initial, mais la tendresse poétique de son « Chi mai dell’Erebo », l’investissement des récitatifs, permettent rapidement au chanteur d’incarner avec profondeur et subtilité le demi-dieu désolé.

Fidèle protectrice du héros, Emmanuelle de Negri campe un Amour mutin et lumineux, le timbre agréable et sucré, à l’espièglerie bienveillante (« Se il dolce suon »), parfaitement dans le ton du bambin à l’arc. En revanche, on avouera que l’Euridice de Malin Hartelius s’est avérée correcte mais nettement en retrait par rapport à ses partenaires : en dépit d’un médium équilibré, et d’un talent relatif pour dépeindre une Euridice insupportablement capricieuse, la projection moyenne et voilée, et un manque de relief théâtral rendent la partie plus banale, reléguant le passage infernal et le second trépas au niveau d’une scène de ménage bourgeoise.

Alors, même en mise en espace, cet Orfeo en serait-il réduit aux troubles d’alcôves ? Ce serait méconnaître la performance d’Accentus, et la direction vigoureuse et focalisée de Laurence Equilbey. Le chœur – on ne s’attendait pas à moins – est exemplaire, dès la grande scène de déploration introductive. Solidité des pupitres, précisions des départs, articulations variées et nuancées, Accentus dévale avec aisance les écueils de ce choeur qui commente l’action et se mue tantôt en bergers et nymphes, tantôt en esprits infernaux, scandant l’écheveau de l’intrigue, et se substituant à de multiples protagonistes ou intrigues secondaires. On admire en particulier l’Acte II et la noirceur dure des bords du Cocyte, ainsi que les deux ballets qui sont autant d’occasion à déployer les couleurs de l’orchestre Insula, notamment de beaux cuivres et des flûtes enchanteresses.

Et après le lieto fine télescopé où les amants sont tout de même réunis, tandis que la bruine bientôt recouvre les pavés de l’avant-cour, l’on continue de s’émerveiller des ors et des couleurs non pas de l’Opéra Royal, mais de cette interprétation d’une franchise touchante, dynamique et très humaine d’un mythe pourtant si familier.

Viet-Linh Nguyen

Le site officiel de Versailles Spectacles
Le site officiel de Laurence Equilbey