Close

« Romae salvus, patriae salvus, salvus Germanicus est ! » Suétone – Vie des Douze Césars

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
31 décembre, 2011

Georg Philipp TELEMANN (1681-1767)

Germanicus (1704 ?)

Opéra en trois actes, sur un livret de Christine Dorothea Lachs

Germanicus – Henryk Böhm
Claudia – Olivia Stahn
Agrippina – Elisabeth Scholl
Florus/Lucius – Matthias Rexroth
Segestes – Albrecht Sack
Arminius – Tobias Berndt
Caligula – Friedrich Praetorius

Sächsisches Barockorchester
dir. Gotthold Schwarz

3 CDs, 2h34’24, CPO, 2011.

Depuis quasiment un quinquennat le monde musical est sans cesse traversé par des rumeurs de crise. Si dans les salons, salles de concert et autres lieux de diffusion on nous dit, « c’est la crise, on ne peut plus monter des raretés », un énième Giulio Cesare de Haendel ou bien les « recréations absolues » de Tosca ou Carmen trouvent souvent leur place sur les affiches. Le passionné peut alors penser que derrière les reprises des Dido & Aeneas et autres hits baroques se cachent le manque réel d’imagination et plus grave encore l’ignorance de certains responsables musicaux. L’argent, la gloire, l’économie sont les cantilènes constantes du monde culturel ces dernières années embourbé dans les vaines justifications. Outre-Rhin, le patrimoine est à l’honneur et il est curieux de remarquer que certaines initiatives y sont couronnées de succès sans que l’écho de leur gloire vienne jusqu’à nos oreilles en dépit de distributeurs audacieux.

Parler de Georg Philip Telemann revient malheureusement à parler pour certains de la Tafelmusik ou de ses œuvres religieuses. Cependant Telemann a été́ un extraordinaire compositeur et adaptateur d’opéras. Bien avant Wagner, ce fut Telemann qui fonde réellement à Leipzig l’institution opératique. Cet homme excentrique et féru de botanique qui rendit un éclat fulgurant à la ville de Hambourg, se retrouve dans les livres et dans les mentalités du XXIe siècle être une figure obscure d’un passé musical oublié. Malgré́ les résurrections extraordinaires opérées par Rêné Jacobs avec un Orpheus et une Brockes Passion admirables (Harmonia Mundi), malgré le désopilant et polychrome Geduldige Sokrates sous la baguette de McGegan (Hungaroton) ou encore une Saint-Mathieu confidentielle (Raum Klang), Telemann demeure un inconnu. C’est pour cela que nous saluons comme toujours les heureuses initiatives « archéologiques » de CPO.

Cette fois-­ci le label d’Osnabrück nous offre l’intégrale de Germanicus, opéra en trois actes aussi monumental que les vers de Suétone ou de Dion Cassius. Et c’est un exploit, puisque c’est le musicologue Michael Maul qui a retrouvé 45 airsà Francfort, mêlant allemand et italien, pour le plus grand bonheur de cette œuvre extraordinaire. Nous découvrons un opéra coloré, divers dans ses approches et ses affects. Telemann emploi le talent composite des styles réunis sous sa plume, que ce soit la délicatesse de la phrase française, la virtuosité́ chromatique à l’italienne ou le contrepoint profond germanique, il réussit à émerveiller avec des moyens simples. Toute sa musique épouse avec génie le livret puissant de Christine Dorothea Lachs, une des rares librettistes femmes, ce qui démontre encore une fois que le XVIIIe siècle était un siècle profondément féminin. 

Sans nous attarder longuement sur chaque artiste dont les qualités sont le pilier de cet enregistrement, nous remarquons surtout une homogénéité extraordinaire dans les voix et les nuances, en équilibre absolu. Le Germanicus corsé et puissant de Henryk Böhm, l’Agrippina d’Elisabeth Scholl aux vocalises incroyables ont tenu tête à la redoutable partition. Si en revanche l’incarnation d’Albrecht Sack a semblé plus faible, Matthias Rexroth a fait preuve d’une implication jubilatoire et d’ornements  d’une inventivité ahurissante. Toutefois, il est très décevant que les récitatifs, perdus, n’aient pas été reconstitués, la tâche n’étant pas des plus difficiles. Ils sont ici remplacés par des passages déclamés, qui confèrent à cet enregistrement une allure déplacée de Singspiel, ou de palimpseste.

Nous aurons tout de même un mot pour le chef extraordinaire qu’est Gotthold Schwarz (on lui doit un inégal Arminio de Biber toujours chez CPO) à la tète d’une Sächsisches Barockorchester ahurissante de rythme, de couleurs et d’audace. Schwarz appartient à cette pépinière germanique de chefs qui, avec Michael Hofstetter ou Michael Scneider démontrent que l’enthousiasme et la passion peuvent réveiller les gloires des styles baroques et rococo.

Sans tout autre propos, réjouissons-nous comme les Romains de l’ancien temps parce que Germanicus de Telemann est sauf !

Pedro-Octavio Diaz

Technique : captation neutre, quoiqu’un peu froide