Close

Rome, creuset des peintres baroques (Exposition Petit Palais du 24 février au 24 avril 2015)

4 avril, 2015

Les bas-fonds du baroque : La Rome du vice et de la misère

Exposition conçue avec le soutien de l’Académie française de Rome (villa Médicis)

Du 24/02 au 24/04/2015. Petit Palais. Paris

1_manfredi_bacchus_et_buveur_0

Au XVIIe siècle Rome a attiré nombre de peintres venus de l’Europe entière : de la France voisine (on pense en particulier à Claude Gellée, dit Le Lorrain, qui y passa la plus grande partie de son existence) mais aussi d’Europe du Nord, et en particulier des Pays-Bas déchirés par la guerre. Ils venaient y chercher l’inspiration des modèles antiques redécouverts en nombre depuis la Renaissance, et probablement aussi l’espoir d’obtenir des commandes des riches prélats qui séjournaient dans la Ville Eternelle. Loin de leurs attaches, ils avaient tendance à se regrouper : géographiquement, au pied de la villa Médicis, mais aussi culturellement. La plus célèbre de ces confréries fut sans conteste celle de la la Bentvueghels (« les oiseaux de la bande »), qui développa un culte parodique tout autant que réel à Bacchus, dieu du vin mais aussi de la création artistique : les peintres fréquentaient assidûment les tavernes, à l’exemple de Caravage…

Dans un savant assemblage de salles thématiques (« Le souffle de Bacchus », « Charmes et sortilèges », « Vices, plaisirs et passions », « Désordres et violences », « Rome souillée », « Portraits des marges », « La taverne mélancolique »), l’exposition du Petit Palais nous présente quelques aspects méconnus de cette production internationale haute en couleurs, où le réalisme le plus cru voisine avec le regard moralisateur, où le témoignage authentique (sur les scènes de brigandage ou les campements de gueux) campe un quotidien bien différent de celui des palais aristocratiques des familles pontificales, où la volupté se pare volontiers de mélancolie sur les accents des instruments de musique.

Le ton est donné dès la première salle, où trône le « Bacchus et un buveur » (circa 1621) de Manfredi (1582-1622), modèle de l’affiche de l’exposition. Un Bacchus à moitié nu y incite aux plaisirs de la boisson un ivrogne bien contemporain, dont le costume chatoie sous le jeu de la lumière caravagesque. Les tableaux suivants nous renseignent très précisément sur les rites des confréries, avec en particulier ce curieux « Tableau vivant en pyramide » (circa 1628) de Roeland Van Laer (1598-1635?). Les rites ne sont pas très loin de la magie, comme le montre le saisissant « Autoportrait avec une scène de magie » (circa 1638) de Pieter Van Laer (1599-1642) : l’excès parodique permet d’afficher ouvertement des pratiques qui valaient à leurs auteurs le bûcher… Certains ont contourné l’interdit, en truffant leurs oeuvres d’allusions, comme Caroselli (1585-1652) dans sa série de deux tableaux « Vanité-Prudence » et « L’apprentie sorcière). La salle abrite également une oeuvre majeure, la « Scène de sorcellerie » (circa 1646) de Salvator Rosa (1615-1673) : la vigueur du dessin et le raffinement virtuose du pinceau s’oppose vigoureusement à la crudité de la mort et des pratiques de magie noire.

Nicolas Tournier Concert, avant 1620 Huile sur toile, 115 x 168 cm © Musée du B / Crédit : Nicolas Tournier Concert, avant 1620 Huile sur toile, 115 x 168 cm © Musée du Berry, Bourges

Nicolas Tournier Concert, avant 1620 Huile sur toile, 115 x 168 cm © Musée du B / Crédit : Nicolas Tournier Concert, avant 1620 Huile sur toile, 115 x 168 cm © Musée du Berry, Bourges

Le peintre, comme la diseuse de bonne aventure, trompe son public : le thème fait florès dans la peinture du XVIIe siècle. « Les tricheurs » (circa 1625) de Pietro Pasolini (1603-1681) nous en offre un témoignage, dans lequel le visage énigmatique du jeune serveur à gauche de la toile semble interroger le visiteur : spectateur ou complice ? La salle consacrée aux vices offre aussi des témoignages très directs sur la sexualité. Passons sur le regard ambigü (artiste ou courtisane ?) de « La joueuse de guitare » (circa 1618) de Simon Vouet (1590-1649). Son « Jeune homme aux figues » (circa 1615) évoque de manière directe les amours masculines. Comme si son costume efféminé et son attitude nonchalante n’étaient pas suffisantes, il fait avec ses doigts le geste de la « fica » (la figue, sorte de « doigt d’honneur » de l’époque !), qui figure une pénétration ; les fruits qu’il tient de l’autre main symbolisent aussi le geste. Moins allégorique mais tout aussi expressif, le « Jeune homme nu au chat » (circa 1620) de Giovanni Lanfranco (1582-1647) nous dépeint une Vénus au masculin, allongée sur un lit, à la manière de l’Odalisque d’Ingres deux siècles plus tard… L’intention érotique est également très présente dans les « Lutteurs romains » (1648) de Michael Sweerts (1618-1664), où trois hommes nus au premier plan s’affrontent devant un public contemporain ; elle est toutefois « justifiée » par l’évocation d’une pratique antique (le marbre grec des Lutteurs avait été retrouvé à Rome en 1583 ; un moulage de plâtre en est exposé dans la galerie adjacente à la salle).

Mais la vie à Rome n’est pas que de plaisirs. Les brigands sévissent dans les alentours, comme en témoignent plusieurs dessins et tableaux. Les « gueux » (on dirait aujourd’hui : « les sans-abri ») campent au milieu des pierres antiques, sur lesquelles ils urinent et défèquent : les « Mendiants parmi des ruines romaines » (circa 1636) de Sébastien Bourdon (1618-1671) livrent une image bien prosaïque de la Ville Eternelle… Aux portes de celle-ci se déroulent des scènes sordides, comme dans cette « Vue de Rome avec une scène de prostitution » (1632) de Claude Gellée (1605-1682), où une vieille femme négocie au premier plan les charmes de très jeunes filles à un client, tandis que les églises de la ville détachent leur silhouette sur le ciel radieux. La violente crudité de la scène devait appeler une réaction morale du spectateur. Dans un registre moralisateur comparable, Theodor Rombouts (1597-1637) nous décrit les excès du jeu, dans une monumentale « Rixe entre joueurs » (circa 1620). De son côté Jusepe de Ribera (1591-1652) jette un regard plein d’humanité sur son modèle dans son « Mendiant » (circa 1612), à l’humilité empreinte d’une incontestable dignité.

La musique tient aussi une place à part dans la peinture : comme l’alcool et le tabac (alors réputé pour ses vertus aphrodisiaques) elle est censée exacerber la volupté des sens. Elle est aussi un remède contre la mélancolie. La salle intitulée « La Taverne mélancolique » nous offre quelques beaux témoignages de musique au XVIIe siècle. Retenons-en trois. « Le concert au bas-relief » (circa 1620) de Valentin de Boulogne (1591-1632) nous montre plusieurs personnages dont certains jouent d’un instrument ; un jeune enfant au centre affiche son regard teinté de mélancolie. « Le jeune chanteur » (circa 1623) de Claude Vignon (1593-1670) saisit un jeune homme au moment où il détourne son visage de la partition, dans une expression pleine de fraîcheur. Et concluons sur l’admirable « Concert avec trois musiciens » (1616) de Gerrit Van Honthorst (1590-1670), aux trois visages baignés de lumière caravagesque.

Au-delà de son intitulé quelque peu accrocheur, cette exposition nous livre un témoignage de premier plan sur la vie des peintres européens du XVIIe venus à Rome chercher l’inspiration ou le succès : amis baroqueux, saisissez-la vite !

Bruno Maury