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Royer, Pyrrhus, Les Enfants d’Apollon, dir. Michael Greenberg

Publié dans : Concerts - Critiques
26 octobre, 2012

Joseph-Nicolas-Pancrace ROYER (1703-1755)

Pyrrhus

 

Tragédie en cinq actes, représentée pour la première fois par l’Académie royale de musique le 26 octobre 1730
Livret de Fermelhuis (-1742)

Distribution

Pyrrhus, roi d’Epire, fils d’Achille : Alain BUET (basse)
Acamas, prince du sang de Pyrrhus : Jeffrey THOMPSON (haute-contre)
Polyxène, fille de Priam, roi de Troie : Emmanuelle DE NEGRI (soprano)
Eriphile, princesse magicienne, fiancée de Pyrrhus : Guillemette LAURENS (mezzo-soprano) 
Mars ; un des Euménides : Virgile ANCELY (basse)
Minerve : Edwige PARAT (soprano)
Jupiter : Christophe GAUTIER (basse)
Ismène, confidente de Polyxène ; Thétis : Nicolas DUBROVITCH (soprano)
L’Ombre d’Achille : Laurent COLLOBERT (basse)
Deux Euménides : Brian CUMMINGS (contre-ténor), Jean-Yves RAVOUX (taille)
Une Nymphe de Thétis : Sophie DECAUDEVEINE (soprano)
Le Grand Prêtre : Paul WILLENBROCK (basse)
Un des Soldats : Olivier FICHET (taille)
Une Troyenne : Solange AÑORGA (soprano)
Un Troyen : Bruno RENHOLD (haute-contre)

Les Enfants d’Apollon

Direction Michael Greenberg
Claire JOLIVET,

Roberto CRISAFULI,
Sophie IWAMURA,
Anne PEKKALA (dessus de violon),
Samantha MONTGOMERY (taille de violon),
Géraldine ROUX (haute-contre de violon),
Hilary METZGER (basse de violon),
Joseph CARVER (contrebasse),
Massimo MOSCARDO (théorbe), Charles ZEBLEY,
Valérie BALSSA (flûtes),
Olivier CLÉMENCE,
Jon OLABERRIA (hautbois),
François CHARRUYER (basson),
Joël LAHENS (trompette),
Marie-Ange PETIT (timbales),
Lisa GOODE CRAWFORD (clavecin et responsable artistique)


Dimanche 16 septembre 2012 – Salle des Batailles, Château de Versailles

(version de concert)

« Le trépas m’arrache à des mots si doux […]
Mes derniers soupirs sont pour vous. »
Pyrrhus, Acte V – Polyxène s’adressant à Pyrrhus

Natif de Turin, Pancrace Royer arriva à Paris en 1725 ; il occupa le poste de « Maître de Musique de l’Opéra » de 1730 à 1732, succédant à André Cardinal Destouches, puis prit la direction du Concert Spirituel en 1748, avant d’être nommé directeur et inspecteur de l’Opéra en 1753. La postérité nous l’a davantage fait connaître par ses pièces pour clavecin que par ses œuvres lyriques (des opéra-comiques en majorité), mais le travail d’exhumation accompli par Michael Greenberg révéla les qualités de dramaturge de celui qui eut Rameaux pour rival.

Inspiré des faits de la Guerre de Troie, Pyrrhus s’inscrit dans une longue lignée de compositions théâtrales et musicales, lesquelles se concentrent sur le personnage d’Achille, père de Pyrrhus ou sur celui de sa prisonnière et amante, Polyxène. Car c’est bien elle qui souvent occupe le devant de la scène, femme pouvant à la fois être l’incarnation de la vertu la plus chaste ou bien celle d’une nouvelle Eve qui causa la perte de plus d’un. Sujet propre aux intrigues, à l’édification des turpitudes humaines ou à l’exaltation de hauts sentiments, on le trouve sous la plume de grands auteurs tels Sophocle, Pierre Corneille, ou encore Lully ou Pascal Colasse.

Bien que l’histoire de Pyrrhus et Polyxène ait occupé une place de choix parmi les thèmes les plus prisés à la cour, la tragédie de Royer ne reçut pas l’accueil escompté et fut rapidement considérée comme un échec. Mais n’en déplaise aux gentilshommes du XVIIIème siècle, la partition de ce Pyrrhus nous a paru fort belle et originale, répondant aux canons de la tragédie-lyrique classique et proposant en même temps quelques audaces de style, notamment dans l’écriture des récits.

Les Enfants d’Apollon ne surent cependant pas maintenir tendu la corde dramatique tout au long des trois heures de concert. Ce manque de passion est notamment dû au lieu, Salle des Croisades qui, de ses peintures néo-gothiques glorifiant les expéditions militaires françaises, était peu favorable à la constitution d’un son d’orchestre, dense et homogène, et détournait facilement l’attention. Les piliers entravant le centre de la pièce étaient comme une cloison, visuelle et certainement acoustique ; public et musicien se trouvaient par ailleurs très proches l’un de l’autre, promiscuité assez incommodante lorsque le chœur s’exhortait à vive voix de « porter partout la peur et l’épouvante » (Acte IV). La distribution vocale se révéla par ailleurs assez inégale mais intéressante, car la durée de la tragédie permit de saisir les qualités propres à chaque chanteur et de découvrir des personnalités. L’orchestre quant à lui souffrit d’un cruel déséquilibre des pupitres, avec des dessus omniprésents et des parties inférieures au contraire bien trop discrètes, voire parfois indiscernables.

Jeffrey Thompson – DR

Jeffrey Thompson et Emmanuelle De Negri furent sans conteste les deux grands tragédiens de la soirée, suivis de près par Hilary Metzger ; véritable interlocuteur, la violoncelliste traçait de manière poignante les contours terribles de l’intrigue, dynamisant ainsi les récits et tenant l’auditeur en haleine. Bien qu’étant d’origine américaine, le ténor fit montre d’une diction irréprochable et soigneuse du texte, bien plus « parlante » que celle de la plupart des chanteurs francophones. Appuyé par une solide technique vocale, il jouait, de ton son corps, faisant de son visage une seconde bouche tant les mimiques qu’il adoptait changeaient rapidement et selon le fil des pensées de son personnage. Acamas, ami mais aussi rival de Pyrrhus, voulant fuir avec Polyxène sous couvert de la posséder. Homme manipulateur et fourbe, auquel Thompson donna une carrure terrifiante et un brin maléfique, mais séduisant par la rectitude de son regard perçant et la volubilité de sa voix. Très habile dans les passages de registre, dans la juxtaposition de nuances et de caractères contrastés, il recrée le théâtre, la scène absente, révèle une surprenante palette d’affects, accompagnées de couleurs et de textures vocales extrêmement variées. De son violent amour pour Polyxène (Acte IV) à l’aveu qu’il en fait à Pyrrhus en se donnant la mort (« Je t’ai trahi/l’amour a fait mon injustice » – Acte V), l’Acamas de Jeffrey Thompson nous aura fait frémir, du début à la fin, tantôt de peur ou de compassion.

A ce jeu bouillonnant et insaisissable répondit la douceur, inflexible et candide, d’Emmanuelle de Negri. Profondément imprégnée par son personnage, la soprano portait sur son visage les tourments de Polyxène, allant jusqu’à quitter la scène au bord des larmes après son premier entretien avec Pyrrhus (Acte I). Mais rien, dans son jeu, n’était surfait. Toute en mesure et en finesse, investissant ses possibilités vocales à l’extrême afin d’exprimer au plus près les affects suggérés par la partition, les soutenant d’une conduite vocale toujours bien menée.

On fut séduit également le timbre soyeux et rayonnant de Nicole Dubrovitch, à travers les figures d’Ismène et de Thétys. Baume généreux à la projection droite et facile, charmant par sa souplesse et sa simplicité. Nicole Dubrovitch incarnait des personnages bienfaisants et réconfortants, auxquels sa voix donna un charme particulier, communiquant par la spontanéité légère des ornements une confiance rassurante.

Emmanuelle De Negri – DR

Du reste de la distribution, on apprécia les profondes basses d’Alain Buet et de Virgile Ancely, regrettant simplement que Pyrrhus ne soit pas plus investi dans le drame et se repose quelques peu sur ses qualités vocales. Guillemette Laurens sembla quant à elle passer à côté de son rôle. Eriphile, fiancée de Pyrrhus et magicienne qui cherche à perdre Polyxène, la jalousant d’être préférée de son futur époux. C’est elle qui conseillera à Acamas et à la princesse troyenne de fuir ensemble, pour échapper à la fureur du peuple, trouvant ainsi son propre intérêt dans l’éloignement de sa rivale. A ce personnage sombre, empli de convoitise et de méchanceté, Guillemette Laurens prêta une voix agitée et diffuse, à l’intonation approximative sur les tremblements et les appogiatures, et servant le texte d’une prononciation parfois confuse. Loin de convaincre par ses mouvements, la mezzo s’attachait trop souvent au détail plus qu’à la ligne globale, au phrasé mélodique. Ses phrases étaient comme assénées, par à-coups et de manière fragmentée, mais sans provoquer chez l’auditeur l’effet souhaité. Brasser de l’air n’a jamais fait naitre de beaux sons, comme dirait l’autre… L’Eriphile ainsi incarnée tenait davantage de l’apprenti-magicienne frivole, presque risible, que de la sorcière proclamant les « démons soumis à [sa] puissance », tant elle plaça son énergie dans une gestuelle superficielle, systématique et perpétuelle, plutôt qu’au service de l’œuvre.

Du côté de l’orchestre, on manquait cruellement de basses, et de renforts dans les voix intermédiaires. Bien que François Charruyer épaula avec engagement le continuo d’Hilary Metzger dans son rôle moteur, les ritournelles orchestrales manquaient de profondeur, faute d’avoir une locomotive assez puissante. L’harmonie semblait parfois creuse (« Triomphez liberté » Acte I), à cause de la prédominance des dessus, alors qu’en réalité elle ne demandait qu’à être mieux exprimée. L’orchestre par ailleurs ne parvenait pas à renchérir à la suite des chœurs sur l’expressivité du texte, l’énergie retombait comme bredouille. L’on aurait aimé plus de swing, plus de folie et de jubilation dans ces airs instrumentaux, notamment dans le chœur « Chantons à jamais ses exploits » (Acte II) où une belle hémiole (« éclate en tous lieux ») n’attendait que d’être joyeusement bousculée. Le concert étant enregistré pour la parution d’un disque chez Alpha, les Enfants d’Apollon ont peut-être préféré rester sages dans leur interprétation ; mais un peu plus d’audace et d’inventivité n’aurait fait qu’embellir la partition et réjouir le cœur de l’auditeur, plutôt déçu par la sobriété docile qui régit la « non-ornementation » de toutes les reprises. Michael Greenberg marquait de sa baguette les étapes de l’histoire mais sans véritablement insuffler à ses musiciens les dynamiques puissantes d’une musique à l’esprit si tragique et passionnel. Nombreuses furent les danses, menuet pour la plupart, parfois enlevées, où l’absence de leadership ne permit pas à la sève de jaillir et d’émouvoir véritablement. Chacun semblait jouer un peu pour soi, sans engager toute la flamme dont il était capable.

Rejouée intégralement pour la première fois depuis le XVIIIème siècle, la tragédie de Pancrace Royer se trouva un peu dénudée sans les danses et le décor qui en auraient fait un spectacle complet. Souhaitons que le disque à paraitre sera porteur d’une fougue plus étourdissante, simplement vivante, à l’image des passions emportées qui s’allient et s’opposent à la cour du roi Pyrrhus.

Isaure d’Audeville
 

Le site officiel du Festival Haendel du Château de Versailles 
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