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« Creuser l’ennui, cette friche, pour en faire jaillir cette eau, la rêverie » (Schifanoia)

Muse4
21 septembre, 2014

Schifanoia

Ou « se soustraire à l’ennui »

 

Schifanoia CD booklet_01.jpg.opt400x396o0,0s400x396Georg Philipp TELEMANN (1681-1767)
Duo TWV 40:121 (Paris, 1752)
Sonata TWV 40:101 (Hamburg, 1727)
Sonata TWV 40:148 (c.1740) 

Pierre Danican PHILIDOR (1681-1731)
Troisième Suite, Op.1 (Paris, 1717) 

Johann Joachim QUANTZ (1697-1773)
Sonata Op.2 no. 5 (Berlin, 1759) 

Heinrich SIMROCK (1754-1839)
Duos from Op.4 (Bonn, 1807) 

Benoît GUILLEMANT (-1757)
Sonate Op.2 no.7 (Paris 1749) 

Enr. 2013, 48’45
Duo Schifanoia
Isabel Favilla et Inês d’Avena, flûtes à bec 

« Creuser l’ennui, cette friche, pour en faire jaillir cette eau, la rêverie » –  Robert Sabatier, Le livre de la déraison souriante (1991)

L’ennui apparaît souvent comme une des pires craintes du musicien, qu’il soit compositeur ou interprète. « Schifanoia », c’est littéralement « se soustraire à l’ennui » ; c’est également le nom donné par Isabel Favilla et Inês d’Avena, diplômées de grands conservatoires européens, à leur duo, choisissant ainsi de défendre la cause « des œuvres baroques écrites destinées aux amateurs de musique pour passer le temps. » Bien qu’animées d’une générosité manifeste, elles ne parviennent pas, dans ce premier enregistrement, à garder l’auditeur en éveil, et celui-ci a vite fait de s’ennuyer…

La prise de son est précise et chaleureuse, créant un sentiment de proximité très appréciable, mais révélant également les limites des instruments. Les aigus semblent parfois un peu malades, la gorge serrée, avec des harmoniques très présents (Sonata Op.2 no. 5, Quantz). Cette étroitesse de son réduit par ailleurs la marge des dynamiques possibles ; flattements, crescendo et descrendo sont tirés d’une maigre palette qui devient la mesure de l’émotion transmise et ressentie. La flûte à bec est un instrument ingrat, peu puissant et dont l’intonation chancèle rapidement. Mais elle peut également être un merveilleux outil de sculpture sonore qui permet de modeler les notes et d’en dessiner de belles courbes, comme en atteste les enregistrements de Michael Form par exemple.

Malgré un programme très varié, dans l’espace et le temps, le vocabulaire des deux flûtistes ressort d’une manière générale assez uniforme, et un peu terne. Peut-être est-ce là encore une contrainte imputable aux instruments ? Par vocabulaire, il faut entendre articulation. La langue est aux instruments à vent ce que l’archet est au violon. Ici, l’articulation est souvent dure, voire brusque aux cadences, alors qu’il s’agit dans la rhétorique musicale d’un moment de détente et de relâchement (Sonata TWV 40:148). La Troisième Suite de Philidor ne se démarque en rien des Sonates de Telemann, et manque terriblement de grâce et de volupté.

Si les jeux de clair-obscur du répertoire baroque ne sont pas servis au mieux par les deux flûtistes brésiliennes, la « Danse des Sauvages du Pays de xxx » du tardif Simrock révèle en revanche toute leur fougue et leur habileté, le mordant des sopranos répondant parfaitement à l’espièglerie de l’écriture.

N’oublions pas qu’en italien, la flûte à bec se dit « flauto dolce », « flûte douce ». Cela nous renseigne sur la puissance de l’instrument, incapable de rivaliser avec « les hauts instruments », mais également sur la manière dont il faudrait le jouer. Espérons qu’à l’avenir, un peu de délicatesse et de nonchalance permettront à Schifanoia d’être plus fidèle aux promesses de son nom. 

Isaure d’Audeville