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Se perdre dans un Dédale

Musemois
24 juin, 2009

Musa Latina

Œuvres de Franciscus Nigrus, Jacob Arcadelt, Petrus Tritonius, Antonius Capreolus Brixien, Franchino Gaffurio, Claude Le Jeune et alii

 

Ensemble Daedalus
Direction Roberto Festa

52’08, Alpha, 2009 

Extrait : « Poscimur si quid vacui sub umbra » (Arcadelt) 

« Crénom ! » s’écrie le critique à l’écoute de cet enregistrement protéiforme, d’une vitalité multicolore qui dégage le parfum d’un ailleurs troublant. A partir de la trame de la célébration d’un passé antique mythique et glorieux par les artistes de la Renaissance, Roberto Festa a assemblé un périple dont le maître-mot est la surprise du dépaysement, l’insécurité musicale, la découverte ébahie du pèlerin ou du voyageur. Pour résumer en quelques mots ce que le texte accompagnatif présentera au mélomane avec plus d’érudition, cette Muse Latine est placée sous le signe de l’expérimentation des compositeurs de la fin du XVème siècle aux débuts du XVIIème siècle de recréer des œuvres respectant la scansion métrique de la poésie classique. 2 modèles se répandirent alors : le modèle germanique fondé sur l’alternance homorythmique des longues et brèves (brevis et semibrevis), et le modèle italien, plus souple, tendant vers la mode madrigalesque.

Dès le coup de gong de l’ « Invocatio Musarum » anonyme qui ouvre cette invention de l’Antique, on se laisse porter par le frottement des cordes d’une terrestrialité lourde, l’on imagine la charrue traçant des sillons épais dans une terre sombre et opulente alors que sur ce substrat hypnotique se greffe la flûte de Margherita Degli Esposti, présente et tout aussi charnelle. Un « Tempora labuntur » de Nigrus plus tard d’une désopilante homorythmie somme toute assez monotone,  on se trouve face à la paisible opulence d’Arcadelt que Daedelus rend avec le même luxe de couleurs, les instrumentistes étant parvenus à traduire de manière quasi tactile le désespoir de Didon sur les vers Vigiliens. Tout le récital baignera dans un mysticisme précieux, au charme énigmatique, où la droite sobriété des voix déclamant Horace ou Virgile est enveloppée par la prairie grasseyante des vièles et violes (« Miserarum est », « La fiamma che m’abbruscia »), çà et là rehaussée des accents champêtres de la flûte ou du délicieux picotement des cordes pincées, scandée par les percussions d’une brusquerie mate. L’enchaînement de cette Musa Latina fait la part belle au choc des styles et des genres. Ainsi, l’on ne sera point troublé de passer des chromatismes rigoureux d’ « O sonno » de Cipriano de Rore aux joyeusetés bondissantes et populaires du « Poscimursi quid vacui sub umbra » d’Arcadelt, pour enfin se détendre au son perlé et solitaire de l’introduction au luth de « Mon coeur qui brusle » de Claude Le Jeune dont les compositions préfigurent l’air de cour à la Lambert dans le soin porté à la prosodie en langue vernaculaire.

Au final, la Muse Baroque ne pouvait que sourire à la Muse latine, d’autant plus que l’interprétation de Daedalus a su en extirper la complexité structurelle sans en sacrifier la poésie musicale. Pourtant, ce disque très particulier, assez peu mélodique, d’une austérité balancée par le kaléidoscope de timbres instrumentaux ne trouvera pas forcément grâce à toutes les oreilles. Et c’est bien dommage.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation aérée et naturelle