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Si lo la flour plus que ne puis dicter…

Muse5
31 décembre, 2010

« Corps femenin »

L’avant garde de Jean Duc de Berry

Liste des airs

Angelorum psalat tripudium (Rodericus)
Principio di virtu (Anonimo)
Fuions de ci fuions povre compaigne (Senleches)
Or voit tout en aventure (Guido)
Passerose de beauté la noble flour (Trebor)
Medee fu en amer veritable (Anonimo)
Tel me voit et me regarde (Senleches)
Quant joyne cuer en may est amoureux (Trebor)
Corps femenin par vertu de nature (Solage)
Calextone qui fut dame darouse (Solage)
Passerose flours excellent (Anonimo)
Roses et lis ay veu en une flour (Magister Egidius Augustinus)

 

corpsfemenin_ferraraFerrara Ensemble
Miriam Andersen, mezzosoprano, harpe
Masako Art, harpe
Randall Cook, viola d’arco
Raitis Grigalis, baryton
Els Janssens, mezzosoprano
Eve Kopli, soprano
Jessica Marshall, viola d’arco
Eric Mentzel, ténor
Lena-Suzanne Norin, alto
Karl-Heinz Schickhaus, dulce melos
Crawford Young, glittern, luth et direction 

78’37, Arcana, 2010.

 

… la fleur, la femme-fleur, la fleur faite femme : c’est en effet une dialectique bien proustienne que nous présente ce recueil de douze pièces chantant la grâce féminine, tant d’esprit que de chair. « Roses et lis ay veu en une flour qui moult flurrist et veut fructifier… » ; « Passerose de beaute la noble flour, margarite plus blanche que nul cygne… »…  Composés de paroles fleuries elles-mêmes, ces poèmes nous livrent un aperçu de l’image de la femme idéale en ce bas Moyen-Age, à la veille des guerres entre Armagnacs et Bourguignons. Ainsi, la femme se doit d’être une créature aussi pure en sa jeunesse que les fleurs du printemps, mais prête à porter des fruits et assurer ainsi les lignées ; aussi douce et tempérée de caractère que le suggèrent les formes arrondies de son corps ; aussi gracieuse dans ses manières que dans son comportement. Etre régnant sur les sens de l’homme, ainsi que sur le sens de sa vie, la femme réunit en elle toutes les figures féminines de la mythologie antique (Léda, Médée) et de la matière littéraire en vogue dans les cours médiévales (Callisto…), mouvant ainsi entre sa condition poétique de muse et celle, plus prosaïque, de pièce essentielle dans les stratégies matrimoniales.

Fils du roi de France Jean II le Bon, frère cadet du roi Charles V, Jean fut un prince rebelle et belliqueux, mais un mécène avisé et fastueux. Attirant à sa cour artistes, compositeurs et poètes, il protégea ainsi les arts et les lettres, et possédait les plus beaux manuscrits de l’époque, dont celui qu’il commanda aux frères Limbourg, « Les Très Riches heures du duc de Berry ». Ce recueil rassemble des chansons qui ont peut-être été créées soit pour des évènements précis de sa vie, soit écrites par des compositeurs évoluant à la cour de Berry, comme Solage ou Trebor. En effet, les textes de celles-ci ne sont pas dénués d’allusions politiques : ainsi ces vers « … puisque la mort tres cruel et obscure nous a oste le royone [la reine] d’Espaigne, nostre maestresse… » font sans doute allusion à Blanche de Bourbon, sœur de Jeanne de Bourbon – épouse de Charles V – qui fut mariée à Pierre le Cruel, roi de Castille et d’Aragon, et qui mourut en 1361, vraisemblablement assassinée sur l’ordre de son mari.

Ce nouvel enregistrement du Ferrara Ensemble, sous la direction de Crawford Young confirme les qualités de la phalange, très spécialisée dans ce répertoire, et qui avait notamment livré le puissant « Hildebrandston : Chansonniers Allemands du XVe siècle » ou les « Fleurs de vertus : Chansons subtiles à la fin du XIVè siècle » (Arcana). Soulevant allégrement le défi de restitution musicologique de la notation de l’Angelorum Psalat du Codex Chantilly, dont Crawford Young a récemment dressé une nouvelle édition, le Ferrara Ensemble adopte une vision infiniment nuancée, un brin nostalgique, pudique et discret, où l’on admire les timbres grainés des viola d’arco, la poésie évanescente des harpes, le rare dulce melos, sorte de cymbalum à la faible projection. La précision des instrumentistes, leur complicité avec les chanteurs établissent un climat intimiste, envoûtant dans son apparente répétition, d’une cohésion intense. es combinaisons vocales et instrumentales sont nombreuses, quoique dépouillées, on notera en particulier l’ « Angelorum psalat tripudium » à deux voix, la « Medee fu en amer veritable » où la voix est accompagnée de deux violes suggestives, et le « Passerose flours excellente » aérien au dulcimer et luth.

Doux et langoureux, ces chants semblent autant célébrer le corps féminin que le caresser, l’envelopper de louanges que l’effleurer délicatement, comme on effeuille une marguerite, une rose… Les voix équilibrées et bien timbrées de Raitis Grigalis, Els Janssens et Eve Kopli semblent s’enrouler autour des ces corps féminins, monter en volutes telles des passiflores dont les buissons grimpent sur un support avant de s’épanouir royalement en fleurs riches et complexes. Pour autant, certains trouverons l’interprétation attentive et ciselée du Ferrara Ensemble d’une beauté froide, d’une rondeur constante, trop uniforme dans ses rythmes et ses caractérisations, empreinte d’une indicible tristesse que n’appelle pas forcément les textes des chansons. D’autres, moins adeptes d’une ambiance de joyeux trouvères apprécieront un art d’une extrême finesse et d’une sensualité tendre.

Hélène Toulhoat

Technique :  prise de son naturelle et colorée.