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Sons et lumières

Muse5
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Récital
31 décembre, 2009

Clair Obscur

Dans le sillage du Caravage, ombres et lumières dans la musique italienne du XVIIème siècle

Liste des airs

Tarquinio Merula : « Su la cetra amorosa » (Canzoni e Sonate, Venise, 1637)
Andrea Falconiero : « Battala de Barabaso yerno de Satanas » (Io Libro, Naples, 1650)
Claudio Monteverdi : Laudate Dominum (Selva morale, Venise, 1641)
Giovanni Battista Fontana : Sonata XI (Venise, 1641)
Claudio Monteverdi : « Zefiro Torna » (VIo Libro de Madrigali, Venise)
Dario Castello : Canzon prima (Sonate concertate, Venise, 1644)
Claudio Monteverdi : « La lettera amorosa » (VIIo Libro de Madrigali, Venise)
Dario Castello : Canzon XII (Sonate concertate, Venise, 1644)
Ignato Donati : « O Gloriosa Domina » (Flores praetantissimorum, Milan, 1626)
Girolamo Frescobaldi : Canzon « La Bianchina » (Canzoni da sonare, Rome, 1628)
Claudio Monteverdi : « Confitebor » (Selva morale, Venise, 1641) 

Adriana Fernandez (soprano) 

Les Sacqueboutiers : Hélène Médous (violon), Jean-Pierre Canihac (cornet), Daniel Lasalle (sacqueboute), Guido Balestracci (viole de gambe), Matthias Spaeter (archiluth / chitarone), Yasuko Bouvard (orgue / clavecin), Laurent Le Chenadec (doulciane), Florent Tisseyre (percussions).

69’56, Flora, 2009

Le titre est joliment choisi, la jaquette superbe, puisqu’on reconnaît Les Musiciens du Caravage, exposé au Met’ de New York. Pourtant, cette sélection de sonates, madrigaux ou canzoni porte mal son nom puisqu’on y trouvera plus de lumière que d’ombre, plus de couleurs que d’obscurité. La couleur, ce sera un orangé grainé, une sorte de terre de sienne aquarellée proche de celle des murs assoupis des petites villes italiennes cachées derrière leurs murailles et qui s’ennoblissent d’un rayon de soleil de fin d’après-midi, une couleur riche, texturée, incroyablement nimbée de Méditerranée, avec le charme lancinant et répétitif de ces motifs de basse obstinée qui paraissent tant fasciner Jean-Pierre Canihac. Dès le « Su la cetra amorosa » de Merula, on retrouve ce motif assené, entêtant, qui revient aussi dans le « Zefiro torna » de Monteverdi. Dans les deux œuvres, on rencontre la même virtuosité éclatante, extravertie, joueuse : celle d’Adriana Fernandez et de son soprano léger et clair, parfois tiré dans les aigus et un peu limité dans les trilles de gorges mais d’une radieuse féminité ; celle du cornet de Jean-Pierre Canihac qui la traque de sa virtuosité fluide, dialogue avec la belle, croise le fer à fleurets mouchetés. Alors, oui, certains déploreront l’invasion du cornet qui se substitue à la seconde voix du « Zefiro torna » montéverdien (nous sommes de ceux-là), mais ils ne sauront résister à une pâte sonore épaisse et profonde.

La « Battala de Barabaso yerno de Satanas » de Falconiero illustre l’admirable souplesse des Sacqueboutiers. A une introduction martiale et fière avec des percussions imposantes, succède le combat du cornet et du violon à un rythme étourdissant, ponctué par le thème initial guerrier qui sépare les sections toujours d’une virtuosité intense. Le « Laudate Dominum » qui suit baigne dans un climat doux et jubilatoire, accentué par le clavecin de Yasuko Bouvard. Adriana Fernandez y laisse encore entrevoir une émission parfois tendue, mais l’agilité de la ligne, le phrasé nuancé et sensible font rapidement oublier cette réserve. Sans citer toutes les pièces, il faudra attendre paradoxalement patienter jusqu’à la Canzona prima de Castello pour des sonorités plus charnues et profondes grâce au couple orgue positif / sacqueboute repoussant les limites de la technique instrumentale.

Car pour bien comprendre l’obscure clarté de cet hommage caravagesque, il faut se plonger dans les notes de programme qui expliquent, citations contemporaines à l’appui, que cornets et sacqueboutes étaient considérés à l’époque comme les instruments les plus proches de la voix humaine et que ce voyage pictural se veut celui d’un recitar cantando à la fois vocal et instrumental, brouillant la lisière des deux éléments, privilégiant les pièces virtuoses avec forces diminutions et effets en écho.

A l’écoute de ce déferlement d’une habileté démoniaque, de ces échanges enfiévrés où les ornements s’empilent sans pour autant virer à la démonstration gratuite ou à l’étalage narcissique, on regrette cependant qu’il n’y ait pas plus eu de moments de pause introspective, dignes de la mémorable « Lettera amorosa » emplie de soupirs et d’espérance résignée où la soprano acquiert soudain une étonnante gravité, usant plus souvent de son médian, voilant l’émission, livrant ça et là des pianissimi à se pâmer.

Et l’on conclura en se demandant si les Sacqueboutiers n’ont pas confondu un maître pour un autre, adoptant plus aisément le fourmillement multicolore d’un Véronèse, plus que l’intensité dramatique féroce du Caravage.

Armance d’Esparre

Technique : captation large et généreuse, parfois un peu lointaine.