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Spleen baroque

Publié dans : Actualités - Edito
5 juillet, 2012

Salle d’apparat de la bibliothèque nationale d’Autriche © Muse Baroque, 2012

A l’orée de l’été, alors que fleurissent les festivals dévolus au seul répertoire baroque, ou acceptant du moins avec grâce sa gracieuse incursion, il nous est venu à l’esprit, un jour de spleen sans doute, de jeter un pavé dé morosité dans la mare d’autosatisfaction générale qui caractérise notre paysage baroque hexagonal voire européen. En effet, ne considère-t-on pas le modèle baroque comme celui, triomphant et flexible, des orchestres classiques de demain ?

Des structures à géométrie variable, aux musiciens mobiles tournant autour d’un petit noyau de permanents, sans la lourdeur d’un orchestre permanent, sans le financement d’un orchestre en résidence, sans les effectifs soviétiques d’une formation symphonique (car après tout, ce qui est chouette avec le baroque, c’est de faire croire à une bataille dantesque avec une paire de trompettes et de timbales, comme quoi la musique baroque, c’est la suggestion par le minimalisme). Une vitalité insolente au concert et au disque, où l’abondante programmation ne nuit pas ni à la fréquentation des grandes salles, ni aux applaudissements d’un public ravi (un bon da capo, ça ne se refuse pas), ni même au pari audacieux d’aller défricher ça-et-là quelques bribes de compositeurs inconnus qu’on promouvra soit grâce à la réputation des ensembles, soit par un gros sticker « la résurrection en première mondiale d’une œuvre extraordinaire jamais jouée depuis 1726″. Et puis, à voir ces jeunes têtes blondes et enthousiastes qui traînent à l’Amphithéâtre de la Porte de Pantin, on se dit que le baroque, c’est jeune, c’est ouvert, c’est populaire au sens premier du terme, et l’on retrouve par ailleurs dans les pièces endiablées jouées de manière jazzy par l’A********* ce fameux lien distendu entre les styles savants et populaires qui autrefois s’entremêlaient au milieu des flots de bières du Café Zimmermann.

Mais dans un excès de bipolarité façon Guerre Froide, nous revoici dans les affres affreux du doute. Les bougies s’éteignent une à une dans la Chapelle et après le « Jerusalem convertere » final des Leçons de Ténèbres ne vient toujours pas l’aube claire et salvatrice. Car sur tous ces points, n’assiste-t-on pas au contraire à une lente crise du baroque aux soubresauts mal détectés ? Ne faut-il pas dresser l’oracle d’un phénomène desegmentation, de spécialisation, de fragmentation et de ségrégation du monde baroque, assis sur un substrat précaire et un auditoire peu diversifié ?

Segmentation dans une Europe baroque à deux vitesses tout d’abord avec d’une part quelques orchestres à la réputation bien établie et souvent méritée, dont la notoriété est assurée, dont le nom merveilleux, sésame de qualité et de divertissement, attire par ses syllabes magiques le spectateur séduit quel que soit le programme et de l’autre côté du Styx une galaxie de « petits », inconnus et pantelants, tentant concert après concert de stabiliser leur situation peu pérenne ?

Spécialisation ensuite, car le public et le marketing ont besoin de clarté, de labellisation, de spécialisation, de barrières nationales : à E********* les concertos de Vivaldi, à P*********** le premier dix-septième siècle vénitien, à K************* les cantates de Bach. Et gare à ceux qui s’éloigneraient des sentiers balisés : la réticence rationnelle des maisons de disques ou des programmateurs de concerts peut conduire à l’exil. Alors, à moins d’être une vedette ou d’être perçu comme un brillant défricheur, certains grignotent leur Haendel à longueur d’année, rongent leurs airs vivaldiens pyrotechniques, condamnés perpétuellement à orner des jaquettes alimentaires dont le style est passé de l’obscur tableau sévère d’époque à de jeunes premiers arborant des sourires triomphants.

Fragmentation disions-nous, avec une dichotomie fortement marquée entre les majors et les petits labels, eux-mêmes en voie de concentration, et avec des politiques éditoriales très différentes : en forçant le trait, aux premiers les grands enregistrements-phare susceptibles de toucher un large nombre d’acheteurs, avec de luxueuses distributions de tètes de gondole, aux seconds un rythme effréné de sorties, une boulimie audacieuse, espérant par le nombre de parutions faire tenir un modèle économique fondé sur des tirages restreints pour cognoisseurs.

Ségrégation sociale et géographique enfin. Car en notre humeur sombre, et en dépit de l’absence de statistiques agrégées globales, nous avouons que si quelques heureuses surprises conduisent parfois le Couronnement de Poppée dans le « 9-3″, la programmation de qualité baroque, régulière et nourrie, reste concentrée sur la capitale et les festivals d’été. Trop souvent, et malgré la programmation sporadique de spectacles de qualité, la province se languit, sauf quand un ensemble baroque en résidence embrasse la belle endormie. Et sans nous voiler la face d’un adorable revers d’éventail, force est de constater dans les corbeilles, les loges et les parterres, que la musique classique et a fortiori baroque continue d’être un luxe réservé à certaines catégories socioculturelles favorisées financièrement et/ou intellectuellement. On objectera à juste titre la politique tarifaire courageuse de certaines salles ou festivals, visant les jeunes par exemple, il n’en reste pas moins que nous-autres baroqueux vivons parfois dans un microcosme de marbre et de stuc doré en espérant que Les Journées d’Octobre seront sans lendemain…

Mais comme l’indique le titre de cette nodule, ces noires pensées, probablement issues d’un excès d’atrabile, s’effaceront bien vite sous un docte traitement purgatif de la Faculté, nous laissant le loisir de nous réjouir de notre été de mélomane gâté, en attendant une rentrée non moins trépidante et en vous souhaitant une belle coupure estivale, comme le disait si bien Quinault : « malgré la chaleur de vos nobles désirs, endurez le repos et souffrez les plaisirs ».

Viet-Linh Nguyen