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Splendide et insaisissable Blandine Rannou

Museor
31 décembre, 2008

Jean-Baptiste Antoine FORQUERAY (1699-1782)

Pièces de clavecin

Transcription des pièces de viole de gambe d’Antoine FORQUERAY (1672-1745)

 

Blandine Rannou (clavecin Anthony Sidey, copie d’un Ruckers – Hemsch)
2 Cds, 79’08 + 79’16, Zig-Zag Territoires, 2008. 

Attention, chef-d’œuvre sacrilège ! Les pièces de viole d’Antoine Forqueray publiées, remaniées et complétées par son fils Jean-Baptiste Antoine sont bien connues des mélomanes. Paolo Pandolfo en a d’ailleurs livré une lecture aussi belle que rude, hélas épuisée, chez Glossa. Leurs transcriptions pour clavecin, toujours de la main de Forqueray le fils, parurent en 1747, la même année que le recueil pour viole. 5 suites, regroupant 32 pièces : la mélodie est jouée par la main droite, la basse et les accords chiffrés partagés par les deux mains ou confiés à la gauche.

Mais voilà, Blandine Rannou ne se satisfait pas de la transcription officielle. Son goût de l’aventure, de la liberté et de la création se sent à l’étroit dans ses cinq portées d’époque. Puisque « deux continuistes ne feront jamais le même continuo (…), j’ai donc pensé que je pouvais me permettre de proposer mes propres réflexes de continuiste. » confie t-elle, comme s’il était tout à fait naturel de refaire le travail de Jean-Baptiste Antoine Forqueray quelques 250 années plus tard. Que diront les musicologues, face à cette rébellion contre l’écrit historique ? N’a-t-on pas également eu l’audace de réécrire les récitatifs de la Clémence de Titus de Mozart sous prétexte que ceux de Süssmayr étaient mauvais ? Quoiqu’il en soit, l’expérience et le talent de l’artiste auront raison de nos réticences scientifiques.

En effet, c’est dans un véritable océan de couleurs que la claveciniste nous immerge sur un Anthony Sidey au timbre clair et brillant. Le toucher est agile, superbement varié dans son jeu et ses climats, les ornements si nombreux et si présents exécutés à la guillotine millimétrée. Aux accords plaqués et autoritaires de la Bellmont répond le balancement de la Léon, les arpèges espiègles de la Leclair, le chapelet délicat du clavecin-luth de la Du Vaucel, la mélancolie latente de la Cottin, la suspension de la Sylva. La Régente, un peu engoncée dans son thème, s’assouplit soudain le temps de quelques arpèges très liés, de subtils retards élaguent la ligne mélodique, lui confèrent une transparence lumineuse. Comme si l’audience terminée, le Régent se laissait aller à la rêverie l’espace d’un instant.  Les tempi sont toujours judicieux, parfois surprenants, réglés par une pulsation interne qui concilie une certaine liberté rythmique avec une structure nettement perceptible.

Chaque pièce est sculptée individuellement, Blandine Rannou abordant moins les œuvres comme un cycle programmatique que comme de petites miniatures juxtaposées. Naturellement, les titres des pièces qui constituaient autant de dédicaces sont désormais obscurs : La Morangis était-elle une jeune fille timide frémissante et sensible, la Marella arrogante et altière ? Nul ne le saura sans doute jamais plus. La ductilité de Blandine Rannou doublé de ce relâchement très « Régence » qui vire au prélude non mesuré lui permet d’interpréter les pièces avec une apparente facilité, à la manière d’une aristocrate se délassant en négligé à son instrument en attendant sa camériste. De manière paradoxale, alors que l’artiste fait sonner son clavecin avec ampleur, le dotant d’une sonorité quasi-orchestrale, il règne sur cet enregistrement une ambiance intimiste, directe, honnête et franche. Et étrangement, l’écriture prodigieusement moderne d’Antoine Forqueray (les chercheurs en viennent à se demander si certaines des pièces ne sont pas directement issues de l’imagination de Jean-Baptiste) se teinte ici d’une complexité ante-couperinienne, ne virant jamais dans le rococo superficiel qu’on pourrait reprocher à un Boismortier ou un Duphly.

Et, après tous ces paragraphes où on s’escrime en vain à cerner un jeu justement insaisissable, d’une richesse et d’une complexité folles, s’il fallait résumer en quelques mots ces 2 heures de musique, on griffonnerait simplement : Poésie et Surprise. Et tout est dit.

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation claire, spacieuse  et bien équilibrée, sans les bruits mécaniques du clavecin.