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Dynamique raffinée, complicité heureuse (Steffani, Niobé – TCE, 24/01/2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
10 février, 2015

Steffani, Niobe

Théâtre des Champs Elysées, 24 janvier 2015

 Niobe_03_Jaroussky

Agostino Steffani (1654-1728)
Niobe
Livret de Luigi Orlandi, d’après Les Métamorphoses d’Ovide

Orchestre du Boston Early Music Festival
Paul O’Dette, Stephen Stubbs, direction et luth
Gilbert Blin, directeur de scène
Robert Mealy, premier violon

Distribution : 
Karina Gauvin, Niobe
Philippe Jaroussky, Anfione
Teresa Wakim, Manto
Christian Immler, Tiresia
Aaron Sheehan, Clearte
Maarten Engeltjes, Creonte
Jesse Blumbert, Poliferno
Colin Balzer, Tiberino
José Lemos, Nerea 

Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 24 janvier 2015 (version de concert)

Il faudra avouer que le nom d’Agostino Steffani était quasi méconnu du grand public, jusqu’à ce que l’infatigable découvreuse du répertoire baroque, Cecilia Bartoli, révèle dans son album Mission quelques musiques du compositeur, dont l’opéra Niobe, regina di Tebe. Et même trois ans après la sortie de ce livre-CD, certains, qui ne s’intéressent pas particulièrement à la musique baroque continuent à ignorer son nom, tandis que les baroqueux ne retiennent souvent de lui que ses Duetti da camera qui influencèrent Haendel par leur sens mélodique et leur contrepoint serré. On passera pudiquement sur le fait qu’il ne s’agisse pas tout à fait d’une résurrection de la partition, un obscur essai par le Vivaldi Orchestra of Venice sous la baguette de Newell Jenkins ayant même donné lieu à un enregistrement en 1977 (Voce). Il demeure toutefois étonnant que cette représentation parisienne hélas en version de concert – qui a été précédée par une autre à Versailles le 22 janvier – ait attiré autant de monde. Le fait que figurent les noms de Karina Gauvin et surtout de Philippe Jarrousky à l’affiche n’est pas étranger à ce succès. Et la récente sortie de l’enregistrement intégral de l’opéra chez Erato a également pu y contribuer. 

Pourtant, le livret n’est pas des plus réussis, assemblage de plusieurs épisodes autour de la reine Niobe et du roi Amphion, sans trame clairement définie : une histoire d’amour non avouée entre Manto et Tiberino ; la tromperie provoquée par le magicien Poliferno ; l’orgueil de Niobe qui croit pouvoir tout contrôler et l’arrogance d’Amphion pour s’élever au niveau des dieux ; désespoir de la reine en apprenant que son époux et ses enfants ont tous été tués, et la métamorphose de celle-ci en pierre… Peut-on dire qu’il s’agit d’une succession de tableaux avec différentes combinaisons de personnages, ou encore, le librettiste s’était-il amusé à diversifier les scènes pour satisfaire tous les goûts ? Tout cela demeure assez flou en version de concert pour un spectateur du XXIème siècle qui a perdu les références mythologiques ; mais c’était sans aucun doute plus évident pour ceux qui assistèrent à la création, en janvier 1688 au Hoftheater de Munich ainsi qu’aux quatre répétitions complètes en vue des quatre autres représentations jusqu’au début du mois de février de la même année. Nous espérons alors vivement une version avec mise en scène pour une compréhension plus appropriée.

La musique réunit elle aussi des styles variés, de ce qui s’apparente aux madrigaux à leur apogée (Monteverdi et même Gesualdo avec leurs dissonances caractéristiques) jusqu’aux suites de Lully et à des airs de Haendel, en passant par des ariosos et des ritournelles… En bref, on a l’impression de parcourir en vrac un panorama musical de la Renaissance tardive à la fin du baroque ou à l’extrême début de l’ère classique. Mais ce n’est pas le sentiment de confusion qu’on ressent comme devant le livret, mais au contraire, une grande curiosité face à cette diversification de styles qui constitue une richesse incontestable.

Ces partitions sont interprétées avec soin par les musiciens engagés de l’orchestre et des chanteurs attentifs. Le Boston Early Music Festival Orchestra, bien fourni avec sa trentaine de musiciens et l’importante partie de la basse continue contenant une harpe est dirigé par les luthistes Paul O’Dette et Stephen Stubbs à qui l’on doit de nombreuses réalisations remarquées telles l’Ariadne de Conradi (2003), les Psyché (2007) et Thésée (2001) de Lully ou encore le Boris Goudenow de Mattheson (2005). Très homogènes dans une dynamique raffinée, avec un sens dramatique confirmé, les musiciens réalisent une complicité heureuse avec les chanteurs. L’exemple le frappant en est l’air exprimant la prière d’Amphion : l’orchestre, céleste et harmonieux, fusionne avec la voix angélique de Philippe Jarrousky à tel point qu’on ne les distingue plus. C’est incontestablement l’un des moments les plus gracieux et les plus réussis de l’œuvre. Très réussis également sont les vocalises spectaculaires par le contre-ténor dans « Trà bellici calmi » de l’acte II.

Karina Gauvin, attire le spectateur avec sa grande théâtralité et la richesse de sa voix, créant un contraste flagrant avec son partenaire. En Tiberino, le ténor Colin Balzer fait montre de son art grâce à son remarquable naturel vocal. Teresa Wakim est une superbe Manto, concrétisant à travers sa voix le caractère innocent et sensible de la jeune fille. Tiresias, le père de Manto, est incarné par le baryton Christian Immler, magnifiquement chanté (« Amor t’attese al varco » dans l’acte I »), mais hélas ! le rôle est secondaire et il n’a même pas deux minutes de chant à chacune de ses apparitions. Si Aaron Sheehan (Clearte), Maarten Engeltjes (Creonte) et Jesse Blumberg (Poligerno) n’ont pas la notoriété vocale des deux « stars » de cette production, ils réalisent chacun une prestation tout à fait à la hauteur de leur rôle, contribuant à la saisissante homogénéité musicale, sans oublier le formidable talent comique de José Lemos dans le rôle de Nerea, la nourrice. 

Au terme de cette remarquable représentation, les nombreux spectateurs furent ravis, avec le sentiment d’avoir assisté à la redécouverte d’un chef-d’œuvre jusqu’alors injustement oublié, malgré un livret confus et disparate et l’absence de la mise en scène colorée de Gilbert Blin qui avait enchanté les représentations de 2011 au Festival de Musique Ancienne de Boston dont le concert de ce soir constitue la reprise plus qu’heureuse.

Cécile Colline-Duchamp