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Stellidaura ou l’éternel féminin

Museor
Publié dans : CD / DVD - Critiques - Opéra
15 juin, 2013

Francesco PROVENZALE (1624 – 1704)

La Stellidaura Vendicante (Naples, 1674)

Opéra en 3 actes sur un livret d’Andrea Perrucci

Stellidaura -  Jenifer Rivera – mezzo-soprano
Orismondo – Carlo Allemano – ténor
Armidoro – Adrian Strooper – ténor
Giampetro – Enzo Capuano – basse
Armillo – Hagen Matzeit 

Academia Montis Regalis
Dir.  Alessandro de Marchi 

2 CDs, DHM, 2013.

La féminité fascine. Depuis les plus lointaines expressions de l’art, la féminité a toujours été au cœur de la civilisation. Pacha Mama, Vénus-Astarté, Coatlicue, Marie, Sarah et Shérahazade, les rêves de l’art ont toujours eu au centre l’inspiration féminine. 

A la fin du Settecento, Francesco Provenzale n’est pas en reste, comme bien de compositeurs napolitains de sa génération, il puise dans la couleur locale et ses thèmes et sa musique. Mais ce maître qui influença le jeune Alessandro Scarlatti et toute la génération qui suivit laisse au disque des perles d’une rare beauté. Dans la redécouverte baroque des compositeurs oubliés il est d’usage d’entendre d’abord les musiques sacrées avant les opéras. La porte du sacré ouvre parfois celle du profane, mais pas toujours. Et pourtant, Francesco Provenzale, en une vingtaine d’années, a eu droit à deux redécouvertes de taille : d’abord la splendide et quasiment blasphématoire Colomba Ferita, où Rosalia tient un langage sensuel et amoureux au Christ qui lui apparaît tel un deus ex machina. C’est grâce à Antonio Florio et ses Turchini que nous avons pu entendre cette œuvre envoûtante où la féminité s’exprime dans toute sa passion, bien loin du thème hagiographique et pieux.  D’ailleurs cet oratorio est, par son intrigue, une sorte de Puritani ou de Lucia di Lamermoor avant l’heure. 

Pour l’un de ses chefs d’œuvre opératique, Provenzale met en musique l’histoire de la vengeance de  Stellidaura, dans un contexte particulier : cette commande est venue de Giulia de Caro, cantatrice, demi-mondaine brillante et surtout directrice du Teatro San Bartolomeo. Stellidaura est un personnage d’une force passionnelle incroyable. Aux prises de deux amants, son adoré Armidoro et l’impitoyable Orismondo, elle n’hésite pas à vêtir l’habit masculin pour sauver Armidoro d’aller en prison et attenter à la vie d’Orismondo. Bref, nous sommes à peu de choses près dans la Leonore ou l’Amour Conjugal qui inspirera d’abord Pierre Gaveaux, Fernando Paër, Giovanni Simone Mayr et bien sûr Beethoven dans son Fidelio !

Les siècles s’entrecroisent, s’entrechoquent quand il s’agit de sentiment. Et la merveilleuse Stellidaura subit un oubli injustifié jusqu’en 1997 avec sa recréation scénique à La Monnaie  de Bruxelles avec Alessandro de Marchi. Ce même chef qui revient en force avec son Academia Montis Regalis en 2012 pour nous rendre les couleurs merveilleuses de la partition de Provenzale.

Dans le cadre de l’enthousiasmant Festival d’Innsbruck, Alessandro de Marchi,  successeur de René Jacobs à la tête de ce prestigieux évenement, nous livre la Stellidaura à la fois dans ses accents les plus nobles dans le style de la fin du XVIIème italien et les scènes très populaires des interventions comiques des domestiques. Stellidaura Vendicante est fascinante par le personnage lui-même, jamais larmoyant mais toujours émouvant.

Nous sommes bouleversés par la voix splendide de Jennifer Rivera. Nouvelle venue dans l’empyrée baroque, cette mezzo-soprano au timbre riche et percutant réussit particulièrement ses airs de fureur. Cependant, en grande actrice elle est tout aussi stupéfiante dans les airs élégiaques et sentimentaux, et nous saluons une prosodie parfaite et une ornementation en accord avec le style et la narration, notamment dans le « Ferma, arrestati o crudo » et le duo merveilleux  « Caro, Cara ».

Face à elle, le terrible Orismondo de Carlo Allemano est tout aussi convaincant. Ce personnage est plus proche d’un Grimoaldo dans la Rodelinda de Händel que du cruel Pizarro du Fidelio. Orismondo n’est pas l’adversaire manichéen, il est poussé par ses passions à sévir et comme tous les personnages de cette partition, Orismondo se révèle profondément humain. Et quel meilleur interprète que le ténor Carlo Allemano dont la voix a gagné en graves ? Puissant et déterminé dans l’ornementation de la fureur, d’une délicatesse furieusement émouvante dans les airs douloureuxd’amant éconduit tel le « Trà pianti e sospiri », pure merveille de lamento amoroso.

Face à lui, Armidoro, fragile amoureux transi de Stellidaura est vocalement servi avec panache par Adrian Strooper. La définition qu’Edith Wharton faisait des hommes dans ses romans lui va très bien : « Des demoiselles avec des moustaches ». Cependant, il ne faut pas oublier que la partition est d’une exigence colossale et le rôle possède une amplitude très vaste comportant des aigus quasiment de haute contre à la française et des graves aux limbes du baryton. Adrian Strooper s’en sort très honorablement, malgré toutefois quelques accrocs de justesse, mais qu’importe quand l’émotion est plus que palpable.

Dans un rôle comique, en dialecte calabrais, Enzo Capuano nous démontre que l’humour baroque n’a pas vieilli. Avec un timbre éloquent et une prise de rôle bouffe aux ornementations fantaisistes, nous avons plaisir à essayer de déchiffrer les intrigues qu’il nous raconte.

Dans le rôle d’Armillo, le jeune contreténor Hagen Matzeit remporte un pari séculaire.  En effet lors de la reprise de 1685,  Armillo fut dévolu au tout jeune (12 ans !) Nicolo Grimaldi dit Nicolini, qui plus tard créera notamment Rinaldo de Händel à Londres. La partition de Provenzale, semble assez simple, mais elle est truffée de pièges pour ce rôle de domestique.  Armillo n’en demeure pas moins complexe dans le labyrinthe pulsionnel qu’il témoigne et Hagen Matzeit s’en sort avec une très belle voix, un timbre frais et sans accroc, nous démontrant que les contreténors peuvent aussi être des acteurs d’exception.

A la tête d’une Académia Montis Regalis déchainée et chromatique à souhait,  Alessandro de Marchi confirme encore l’étendue de son talent de chef et d’orfèvre.  Que ce soit dans le rythme narratif de ses récitatifs ou dans l’intelligence parfaite des airs et des ensembles, Alessandro de Marchi soutient ses chanteurs et demeure ordonnateur discret de cette Stellidaura magnifique.

Eternel féminin,  sacré, maudit ou désiré. Stellidaura intégre désormais, dans notre imaginaire baroque, la longue galerie des preuses qui construisent le sentiment et les passions. De Sangaride à Susanna  et de Stellidaura à Holly Golightly, la force du cœur des femmes nous rend à la fois la vie légère et le feu de la passion.

Pedro-Octavio Diaz

Technique : captation de bon niveau. Pas de remarques particulières.