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"Stese la Notte havea / L’ali tacita à volo" (Silencieuse, la nuit avait étendu / Ses ailes ouvertes)

Museor
31 décembre, 2011

Sébastien de BROSSARD (1655–1730)

Oratorio sopra l’Immaculata Conceptione della Beata Vergine, SDB. 56 ;
Sonata Seconda en ut majeur SDB. 224 ;
Leandro, cantate SDB. 77 ;
Dialogus Poenitentis animae cum Deo, SDB. 55

 

Chantal Santon Jeefry, dessus
Eugénie Warnier, dessus
Isabelle Druet, bas-dessus
Jeffrey Thompson, haute-contre
Vincent Bouchot, taille
Benoît Arnould, basse 

Ensemble La Rêveuse :
Stephan Dudermel, violon ; Benjamin Chénier, violon ; Florence Bolton, basse de viole ; Emmanuel Mandrin, orgue ; Bertrand Cuiller, clavecin, Benjamin Perrot, théorbe et direction 

66’27, Mirare 125, 2011.

Brossard n’est pas seulement un papi qu’emportent les enfants à l’heure du goûter, ou l’auteur du fameux Dictionnaire de Musique paru en 1701, ce que prouve de manière éclatante cet enregistrement majeur, qui compte parmi les plus réussis de La Rêveuse, et enrichit avec à-propos la discographie somme toute anémiée consacrée à ce grand compositeur. En effet, si l’on excepte un enregistrement noble et mesuré de Christophe Rousset de ses Grands Motets (Astrée, 1997) et une incursion d’Olivier Schneebeli du côté de motets et œuvres chorales (Astrée, 1997 toujours), le mélomane n’a que peu de disques à sa disposition, ce qui d’autant plus dommage qu’on retrouve chez le Brossard aguerri qu’a choisi la Rêveuse, celui de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle, un compositeur aux influences multiples, à l’écriture complexe, comparable d’une certaine manière à Carissimi ou Charpentier. 

L’oratorio Sopra l’Immaculata Conceptione della Beata Vergine qui ouvre le programme lorgne résolument sur l’Italie dès les traits opulents et diserts de la Sonatina d’ouverture des violons de Stephan Dudermel et Benjamin Chenier, le timbre grainé, le geste large, l’impression sereine et lumineuse se retrouveront tout au long de cet enregistrement très homogène, à la théâtralité douce et ouatée. Le dialogue allégorique entre la Nature Humaine, la Vertu et l’Idolâtrie au librettiste anonyme, et dont il ne nous reste que la première partie (on ne saura sans doute jamais si l’œuvre est restée inachevée ou si la seconde partie est perdue), fait la part belle à des airs ciselés, d’un « Nun dumne tempus advenit » vif où Eugénie Warnier expose un timbre clair et une voix agile parfaitement à l’aise dans les mélisme et ornements, à un magnifique duo « Sordes ablutae noxias » en compagnie d’Isabelle Druet, moment d’effusion expressive et tendre d’une musicalité intense. L’air final d’Adam « His nos appropera » délivré avec gravité par Benoît Arnould, plus « français » dans son attention à la déclamation, d’une profondeur fragile et hésitante, entrelacé par des violons nostalgiques, constitue également un instant de ferveur d’une humanité attristée qui fait d’autant plus regretter le caractère incomplet de cette remarquable partition.

Après cette expérience puissante, on avouera qu’en dépit de son élégante vitalité et ses influences croisées entre France, Allemagne et Italie (on ne s’étonnera guère de ces goûts réunis à Strasbourg), la sonate en trio en ut majeur, nous a semblé d’une délicieuse curialité récréative dont on distinguera le 2nd Allegro d’une belle inventivité. Mais cette parenthèse instrumentale ne saurait occulter l’autre pièce sacrée, qui clôt le disque, un Dialogus poenitentis animae cum Deo, d’une sensibilité sensuelle avec une simphonie introductive molto adagio établissant un climat de contrition sincère que la prière Deus, Deus meus amplifie. Chantal Santon Jeffery y est formidable, le soprano plein et fier, brossant de son phrasé aux multiples nuances le portrait d’une pénitente inquiète et accablé auquel le Dieu hélas un peu nasal de Jeffrey Thompson répond. Le duo « O ! Pater mi », d’une touchante brièveté, chant d’amour et de foi où s’échange dans un soupir le baiser de paix.

La cantate Leandro, probablement composée vers 1700, sur un livret de Musée le Grammairien, poète hellénistique d’Egypte, montre encore une fois le côté pionnier de Brossard, puisque peu de compositeurs français se risquaient dans ces années-là – hors Charpentier – à la composition de cantates sur des textes italiens. On admire l’engagement dramatique d’Isabelle Druet, aux aigus lunaires, les bouillonnants excès de Jeffrey Thompson, la stabilité fière de Benoît Arnould. La complexité contrapuntique virtuose de Brossard, étourdissante, éclate ainsi dans l « Onde co’l grand tridente » tandis que le vocabulaire, d’une infinie richesse, n’oublie pas l’héritage du recitar cantando (« Inver l’ ‘amato segno »), laisse s’épanouir le chant dans sa plénitude désolée (« I sospiri fur questi » et le sublime Lamento très réminiscent de Sances « O Dea filia del Mar »).

Voilà un enregistrement de référence, essentiel afin de découvrir le versant italianisant de Brossard, aux violons éloquents, aux voix expressives. On déplorera seulement une sonate un peu vaine, face à la force des autres œuvres, et une certaine uniformité dans les tempi mesurés et dans les sonorités rondes et chaleureuses de La Rêveuse qui ne se départit pas de son songe. Mais l’on sait bien qu’il ne faut jamais s’en défier.

Viet-Linh Nguyen

Technique : prise de son précise et équilibrée.

Le Site officiel de La Rêveuse