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Les héros de l’ombre…(Nathalie Stutzmann, Orfeo 55, Metz – 21 mai 2015)

Publié dans : Concerts - Critiques
5 juin, 2015

Nathalie Stutzmann Orfeo 55

Arsenal de Metz – 21 mai 2015

 

Nathalie Stutzmann

© Orfeo 55

 

 

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Les Héros de l’Ombre

Ouverture, Giuglio Cesare
Sinfonia – acte III, scène 1, Poro
Air de Cornelia “L’aure che spira”, Giuglio Cesare

Sinfonia – acte III, HWV40, Serse
Larghetto, Concerto grosso, Op. 6/3 HWV 321

Air d’Alceste “Son qual stanco pelligrino”, Arianna in Creta
Allegro, Concerto grosso Op. 6/3 HWV 321

Sinfonia – acte III, Orlando
Air de Dardano “ Pena tiranna”, Amadigi di Gaula

Allegro, Sinfonia HWV 338
Sinfonia – acte III, Partenope
Air de Zenobia “ Son contenta di morire”, Radamisto
Air d’Ottone “ Voi che udite il mio lamento”, Agrippina
Adagio & Allegro ma non troppo & Allegro, Concerto grosso Op. 3/5 HWV 316

Air d’Arsamene “ Non so se sia la speme”, Serse
Allegro, Concerto grosse Op. 6/6

Air de Cleone “ Sarò qual vento”, Alessandro 

Distribution :

Nathalie Stutzmann, contralto & direction

Orfeo 55:

Violins I: Rémi Riere, Nicola Cleary, Martha Moore, Laura Corolla, Ching Yun tu
Violins 2: Anne Camillo, Patrick Oliva, Lucien Pagnon, Virginie Slobodjaniuk
Alto: Marco Massera, Marie Legendre, Jean-Philippe Gandit
Violoncelle: Patrick Langot, Anna Carewe
Contrebasse: Pasquale Massaro
Clavecin, Orgue: Camille Delaforge
Théorbe: Michele Pasotti
Hautbois: Shai Kribus, Ingo Müller
Basson: Michele Fattori

 21 mai 2015, L’Arsenal (METZ), 20h00

Comme le temps en ce moment, l’ombre joue avec la lumière timide du soleil venant fragiliser cet instable mois de mai. Bien trop souvent, l’ombre est mise au pilori, méprisée, condamnée à l’infamie. Mais en réalité, n’est-elle pas aussi importante que la lumière elle-même ? L’un des maîtres incontesté à vouloir honorer cette magnifique obscurité n’est autre que Haendel. Entendons ici par le mot ombre, non les combattants de l’armée de Melville mais les airs chantés par les seconds rôles à qui le Saxon réserve parfois des instants tout aussi sublimes que ceux interprétés par les tenants du titre. Le Saxon apporte à chacun autant de soin, de précision, de finesse dans l’écriture musicale des rôles.

Le programme proposé ce soir par Nathalie Stutzmann à la tête de son ensemble Orfeo 55 dresse un lumineux tableau de ces héros de l’Ombre admiré par les auditeurs parmi lesquels se trouvent ses parents notamment sa mère, la célèbre artiste lyrique, la soprano Christiane Stutzmann. La programmation diffère légèrement de celle du disque « Heroes from the shadows », sorti à l’automne 2014 s(Erato). Mais la plus grande différence s’établit dans l’instant présent. On touche l’émotion de ses doigts, le cœur frémit, tremble comme des feuilles soumises au souffle du vent.

Nathalie Stutzmann apporte une douce fraîcheur, une bénéfique vivacité notamment avec le premier morceau interprété l’ouverture de Giuglio Cesare. Par d’amples gestes mais plus que précis, elle entraîne ses musiciens dans une frénétique marche avec passion, conviction et force. Ce sentiment est d’autant plus renforcé avec la “Sinfonia”, acte III, scène 1, Poro. Ses respirations, véritables appuis profonds, marquent son engagement sincère dans l’interprétation des œuvres du maestro. Elles nous aspirent dans les profondeurs de la musique tel un tourbillon dans les abysses océaniques. Nathalie Stutzmann se livre sans retenue, sans détour, offre généreusement chaque note à ses auditeurs.

L’ensemble Orfeo 55 fait corps et épouse chaque mouvement de son mentor : chaque musicien composant cet ensemble a été recruté individuellement selon ses qualités musicales et techniques, ses critères sonores, sa flexibilité et sa capacité d’intégration, et il est plus qu’aisé de ressentir cette cohésion.

D’autres pièces instrumentales jalonnent cette représentation. La « douceur » des cordes s’exprime avec maestria dans le Larghetto du Concerto grosso, Op. 6 No. 3 en mi mineur, HWV 321. L’émotion plane et envahit la somptueuse salle de l’Arsenal de Metz. La qualité de l’ensemble sera constante dans les autres pièces, allegro de la Sinfonia HWV 338, la Sinfonia, acte III extrait de Partenope.

L’air d’Alceste “Son qual stanco pellegrino”, Arianna in Creta offre au théorbe, au violoncelle et à la contrebasse tenus respectivement par Michele Pasotti, Patrick Langot et Pasquale Massaro d’exprimer ici toute une palette de nuances aussi fines les unes que les autres. Ils donnent part belle à la voix souple et élégante, au timbre chaud de la contralto.

L’émotion grandit avec la courte mais non moins puissante Sinfonia, acte III, Orlando et atteint son paroxysme d’expressivité sous les traits d’une peine tyrannique, qui « emprisonne » le cœur de Dardano dans l’opéra Amadigi di Gaula. Le contrepoint plaintif joué par les hautboïstes Shai Kribus, Ingo Müller et du bassoniste Michele Fattori apportent de une belle expressivité à cette peine.

Le concerto grosso, dans l’allegro opus 6 n°. 6, invite au voyage, à voguer sur cette mer musicale quelque peu houleuse. La tempête prend de l’ampleur. Les cordes se déchaînent comme les vagues tumultueuses de l’océan en colère. L’orchestre se repère dans ce déluge de notes grâce au phare salvateur incarné par leur chef.

Dans ces rôles taillés sur mesure pour la tessiture de contralto, le public ovationne avec force et reconnaissance Nathalie Stutzmann et son ensemble. Les applaudissements fusent, les « BRAVO » retentissent. Les rappels sont nombreux à tel point que la contralto offre généreusement quatre magnifiques cadeaux dont deux airs chantés “Dover, giustizia, amor”, Ariodante et le sublime “Senti, bell’idol mio”, Silla. Un spectacle lumineux en dépit de ses héros de l’ombre.

Jean-Stéphane SOURD-DURAND