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Terriblement classique…

Muse4
31 décembre, 2009

Giovanni Battista PERGOLESI (1710-1736) 

Stabat Mater , Salve Regina

+ Concerto pour violon en si bémol majeur

Rachel Harnisch, Julia Kleiter (sopranos), Sara Mingardo (alto)
Giuliano Carmignola (violon), Orchestra Mozart
Direction Claudio Abbado

65’12, Archiv, enr. live 2009

Par-delà une jaquette bleue où l’esprit s’imagine la baie de Naples, le premier volet de la trilogie que Claudio Abbado consacre à Pergolesi (dont on célèbrera en 2010 le 300ème anniversaire de la naissance) constitue un mystère. Mystère que cette lecture infiniment classicisante, d’une perfection lisse, d’une tenue élégante et insaisissable et où les solistes sont exemplaires, ce qui est d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un enregistrement de concert. Et pourtant, mystère aussi que le peu d’attrait qu’exerce le Stabat Mater trop équilibré de ce disque .

Commençons par une légère clarification, qui répondra aux interrogations de nombreux lecteurs et commentateurs : l’Orchestra Mozart joue bien sur des instruments d’époque, ce que confirme son premier violon, ainsi que les photos incluses. Mais si la question est fréquemment posée, c’est bien que cela ne s’entend guère tant les cordes sont dépourvues de tout grincement ou aspérité, les attaques posées, les harmoniques rabotées. La direction comme les timbres instrumentaux sont tout ce qu’il y a de plus classiques, impression renforcée par une basse continue très en retrait et peu structurante, laissant la primauté aux solistes (sublimes, nous y reviendrons) et à des cordes bien balancées mais sans passion.

Voilà donc une lecture fluide, assurée, sereine, très homogène… et qui peinera à s’imposer dans nos cœurs de baroqueux. La faute à Claudio Abbado, mozartien invétéré, dont le flegme chic confine à l’errance rêveuse. Les premières notes du Stabat, évocatrices, laissaient pourtant présager plus qu’elles ne sauront offrir. On se réjouit de percevoir quelques notes d’un luth, et bien que les attaques soient bien amollies, la fusion des timbres de Rachel Harnisch et Sara Mingardo opère. Deux voix terrestres, charnues, bien posées, dotées d’une profondeur réfléchie, bien loin d’un duo « angélique soprano / transparent contre-ténor » qu’on a dorénavant coutume de goûter. Les phrasés se déploient généreusement, de manière très mélodique, plus préclassique que baroque, avec une attention portée à la ligne générale plus qu’à la déclamation du texte sacré. La lecture est dense, le tempo moyen. Le « Cuius animam » confirme la première impression : orchestre un peu gourd, trille appuyé, attaques peu marquées et un brin imprécises. Et la belle vocalité de Rachel Harnisch ne rattrape pas un mouvement peu inspiré, qui est paradoxalement trop rapide et trop lent. Trop rapide, car il donne l’impression fâcheuse d’un Orchestra Mozart poussant la soprano à avancer ; trop lent car peu incisif et manquant de relief.

Tout le Stabat sera à cette image frustrante, celle de deux solistes magnifiques empêtrés dans une direction peu directive, engluée dans un orchestre d’une soporifique égalité sans suffisamment de suggestion, avare de couleurs. Et pourtant, que d’occasions évanouies ! Ecoutez le duo « Quis est homo » où les chanteuses font preuve d’un investissement émotionnel intense, où le drame affleure avec la douleur du supplicié. Ecoutez ce « fac ut ardeat cor meum » où le contrepoint se fait et se défait… Ecoutez enfin ce « Quando corpus morietur » où Harnisch et Mingardo lévitent bercées dans un balancement amer. L’on en oublierait presque cet orchestre mozartien trop bien nommé quoique soudain moins intrusif, pour se concentrer uniquement sur les parties vocales. Et l’on se prend à rêver d’un Alessandrini ou d’un De Marchi à la baguette.

Le reste du disque est discutable. On y trouve en intermède Le Concerto pour violon en si bémol mineur, tiré par la vitalité de l’archet solaire de Giuliano Carmignola d’une espiègle virtuosité. Et derrière ce violon coquin et joueur, les musiciens prennent soudain un coup de jeune, ou une dose de vitamines. Les départs sont plus percutants, la basse continue qui retrouve un clavecin plus présente. Certes, l’on atteint pas l’énergie carrée d »Il Giardino Armonico ou d’Europa Galante, mais le langage est plus idiomatique, plus vif, plus « italien ».

Le programme se conclut enfin sur le Salve Regina, stylistiquement relativement proche du Stabat Mater, avec là-encore un orchestre plus attentif et plus nuancé . Serait-ce parce qu’à force d’entendre le Stabat, nos oreilles sont devenues d’une exigence intolérante ne pardonnant aucun écart ? Peut-être. Ou alors les musiciens poursuivent-ils sur leur lancée, puisqu’il s’agit d’un live, ce qui pourrait expliquer cette montée en puissance ? Qu’importe le flacon, il n’en reste pas moins un Salve Regina nettement plus poétique et introverti, où surnage le soprano plus clair de Julia Kleiter, d’une belle égalité sur la tessiture, avec des aigus attendris, et une façon personnelle de laisser parfois mourir lentement les notes. Le mouvement introductif « Salve Regina » puis l’optimiste « Et Jesum benedictum » illustrent le talent d’une soprano qui sait varier les couleurs, et possède une projection à la rotondité chaleureuse. Et le « O clemens » d’une droiture alanguie est pure merveille…

Arrivé au terme de ce premier volume d’un futur triptyque, nous voilà en proie aux affres de l’incertitude, puisqu’il s’agit de juger un enregistrement très inégal, où le charbon informe côtoie le diamant scintillant. Alors, voici 4 muses en guise de compromis, pour une occasion manquée dans le Stabat, un concerto très honnête, et un Salve Regina magique.

Sébastien Holzbauer

Technique : enregistrement clair, avec les voix très en avant