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The Sixteen dans la chapelle

Musemois
24 janvier, 2010

Georg-Frederic HAENDEL (1785-1759)

Dixit Dominus 

Agostino STEFFANI (1654-1728)

Stabat Mater

 

Elin Manahan Thomas & Grace Davidson (sopranos), Jeremy Budd & Mark Dobell (ténors), Rob Macdonald (basse Steffani), Eamonn Dougan (basse Haendel)
The Sixteen
Direction Harry Christophers

60’10, CORO, 2009

Extrait : Steffani, « Stabat Mater dolorosa »

Mieux que le texte convenu de n’importe quelle carte de vœux, ce disque vous fera débuter l’année armé d’un inébranlable optimisme. Car the Sixteen, trop souvent stigmatisés pour leur froideur lisse et leur perfection – si flegmatique qu’elle peut en devenir ennuyeuse – signent ici un enregistrement qui fera date, et qu’une prise de son d’une générosité superlative vient encore renforcer. 

On connaissait Steffani pour ses Duetti da camera extrêmement ciselés, et pour l’influence qu’ils eurent sur le langage de Haendel. Il faudra désormais aussi compter avec un grand compositeur de musique religieuse. Le Stabat Mater, composé entre avril 1727 et janvier 1728 parmi les dernières œuvres de Steffani à Hanovre, fait appel à six voix et à un ensemble de cordes (2 violons, 3 violes de gambe, 1 violoncelle). Il dénote une écriture dense et digne, à la fois grandiose et émouvante, mélangeant parfaitement les styles depuis la verticalité héritée de Lassus ou Palestrina à des textures plus modernes réminiscences de Caldara ou d’Alessandro Scarlatti. Le contrepoint, pour lequel Steffani excellait dans ses duos de chambre où les voix s’entrelacent en permanence, est tout aussi maîtrisé, avec de nombreuses entrées fuguées, sans mentionner l’usage fréquent de chromatismes bien sentis. En bref, cette ultime leg d’un musicien mourant représente une partition dont on peut dire sans exagération qu’elle constitue l’un des Stabat Mater majeur du baroque tardif.

Harry Christophers dirige son Steffani d’une baguette gracieuse et superbement ample. Les solistes, peu connus puisqu’issus des Sixteen, sont exemplaires : après une courte introduction instrumentale où le tapis grainé des cordes déroule une pulsation attentive, une voix aérienne, « chérubine ou séraphine » serait-on tenté de barbariser, enchaîne ses mélismes avec une innocente onctuosité, à la manière d’une lettre hébraïque de leçon de ténèbres. Puis vient un « Cuis animam gementem » dynamique et fervent, d’une force tranquille, d’une puissance altière, enveloppant comme un linceul que le chœur dépose tandis que les sopranos et le ténor (un peu nasillard) laissent échapper quelques envolées solistes.

Et l’on se tait soudain, touché par ce recueillement théâtral mais sincère, oubliant le latin un peu british d’un ténor et quelques intonations peu assurées, bientôt happé par l’abîme sombre et très Renaissance du « Pro peccatis » désespéré et massif. La cohésion du chœur est impressionnante et les effets de masse totalement disproportionnés par rapport aux effectifs réels, tant on a l’impression de se retrouver balayer par une armada impétueuse et redoutable. Tout au plus, entre deux vagues, a t-on le loisir d’admirer la profondeur de timbre de Rob Macdonald, très déclamatoire et posé dans le « Vidit suum dulcem Natum ». Les mouvements, très brefs, s’enchaînent avec fluidité, les tempi naturels et épanouis. On distingue en particulier un trio « Fac ut portem » d’une virtuose douceur, et l’on déplorera simplement un « Inflammatus » sensible mais un peu molasson pour ténors et basse, avant de s’apercevoir avec surprise que l’on hélas déjà est parvenu à l’apaisant « Quando corpus morietur » final d’une largesse archaïsante fière.

Point n’est besoin de s’épancher sur le Dixit Dominus de Haendel en tant que tel, l’œuvre de jeunesse romaine de 1707, paradoxalement souvent plus « moderne »  que le Stabat Mater de Steffani bénéficiant désormais du statut d’incontournable « tube » baroque. L’interprétation des Sixteen s’avère nettement plus dynamique que chez Steffani, honnête dans les arias, magnifique dans les chœurs d’une énergie qui frise parfois la brusquerie rappelant un peu Minkowski. On demeure cependant plus réservé sur les solos, en raison des accents so british des chanteurs, et d’une retenue bien peu italienne dans les articulations. Le « Virgam virtutis » souffre ainsi d’un continuo rythmiquement trop peu marqué et de vocalises mécaniques, le « Tecum principium » d’un orchestre insuffisamment dramatique en dépit d’une soprano convaincante (le livret ne permet pas de différencier les 2 artistes). En revanche, le chœur introductif et le « Iudicabit in nationibus » sont rendus avec une vigueur saisissante mais le motet manque dans son ensemble de souffle et de la lumière rieuse de la péninsule. 

Pour conclure, le seul Stabat Mater de Steffani, magistralement rendu, justifie largement de se procurer ce disque, où l’on écoutera également sans déplaisir un Dixit Dominus haendélien plus inégal mais aux chœurs inspirés.

Viet-Linh Nguyen

Technique : excellente captation, très ample et généreuse pour les chœurs, et avec un relief saisissant.