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Toilettage réussi de concertos mille fois interprétés, dévoilement d’œuvres encore méconnues…

Muse5
31 décembre, 2008

Antonio VIVALDI (1678-1741)

Le Quattro Stagioni & autres concertos

Ensemble Gli Incogniti,
Amandine Beyer (violon et direction)

Zig-zag Territoires, 2008 

Après le décapant Harnoncourt (Teldec), les échevelés Italiens (les deux versions de Biondi ou Il Giardino Armonico), revoici les Quatre Saisons, encooore les Quatre Saisons… ? La violoniste Amandine Beyer, responsable de cette nouvelle relecture, concède elle-même que cette œuvre fut l’une des plus enregistrées de Vivaldi, et sans doute la plus connue du grand public. Mais cette œuvre si novatrice, si imaginative, si visionnaire, ne pouvait qu’attirer irrésistiblement une violoniste qui remporta, entre autres récompenses, le premier prix au concours Antonio Vivaldi de violon baroque à Turin, en février 2001. Les défis à relever sont à la hauteur du talent de la jeune femme et de l’ensemble Gli Incogniti, dont elle a pris la direction, pour livrer ce récital, composé non seulement des fameuses Quatre Saisons, mais également de deux autres concertos pour violon(s), les RV 578a et RV 390, auxquels vient enfin s’adjoindre un concerto jusque là inédit, le RV 372, dit « Per Signora Chiara ».

Peut-être eût-il été plus à propos d’ouvrir le récital sur ce dernier concerto, qui permet de pénétrer assez intimement dans l’univers du pretro rosso, homme d’église, mais homme avant tout, sensible au charme de la jeune Chiara, l’une de ses élèves à la Pièta. Œuvre faite, semble-t-il, « sur mesure » pour s’adapter à la main de la petite violoniste surdouée, ce concerto aux intonations capricieuses, primesautières et virevoltantes, dont le chant flûté du violon – dans le pur style « bergère joyeuse » – est comme soutenu et embrassé par un alto plus sentencieux, semble un portrait d’une jeune fille au caractère vif-argent, objet de l’attention bienveillante et exigeante du compositeur..

Quant au concerto qui précède celui-ci, le RV 578, lui aussi jusque là inédit, il laisse par moment pointer une atmosphère quelque peu tourmentée, plus dramatique, reflet, peut-être des dernières années du compositeur. Un ensemble plus intense, aussi, et plus ciselé, qu’Amandine Beyer a su déceler et traduire avec finesse.

Suivent Quatre Saisons aux saveurs inédites, pour lesquelles Amandine Beyer s’est penchée avec soin sur le « manuscrit de Manchester », source souvent négligée, et qui offre des variantes très intéressantes : articulations nouvelles, couleurs chromatiques et harmoniques inhabituelles, dressant ainsi un tableau climatique d’une sensibilité frémissante. Témoin le premier mouvement de « La Primavera » : le parfait ensemble de violons évoque le chant conjoint des oiseaux, des sources sinueuses fraîchement libérées des glaces et de la brise encore aigrelette ; puis l’on entend séparément les ramages et les gouttes d’eau, interrompus un instant par une bourrasque orageuse qui, heureusement, ne dure pas.

Arrêtons-nous également sur le second mouvement de « l’Inverno » : contrairement à Albrecht Mayer qui, dans son récital thématique sur Venise (Decca), en donne une interprétation languissante et mélancolique, effet du remplacement du violon par le hautbois, Amandine Beyer le veut vivant et joyeux. Le choix de soutenir la partition par une mélodie à cordes pincées rend à merveille le crépitement guilleret du feu de sarments qui fait écho au grésillement de la pluie, de l’autre côté des vitres… Voici encore le troisième mouvement de « l’Autunno », où l’archet précis et nerveux de la violoniste traduit de façon inspirée le halètement agressif des chiens à courre et le trépidement affolé des bêtes aux abois.

On le voit, Amandine Beyer et l’ensemble Gli Incogniti, libérés de certaines habitudes interprétatives, se sont donné à cœur joie de retrouver et de retraduire l’aspect narratif et théâtral du discours vivaldien. Histoires sans paroles, mais où un frisson peut s’exprimer par un trillo, où un marcato évoque un hoquet, où un flottando suggère un bruissement de feuilles.

La jeunesse mature des interprètes est ici un atout : liberté d’interprétation soutenue par un talent réel et une solide culture musicale ; volonté de renouveau justifiée par une immersion très approfondie dans l’univers vivaldien ; enthousiasme sincère et communicatif révélé par une joyeuse et fantaisiste pétulance. Résultat : un récital coloré et extraverti qui annonce peut-être une nouvelle ère de la révolution baroqueuse, amenée par une jeune génération qui commence à se faire entendre.

Hélène Toulhoat

Technique : Prise de son un peu amortie par moments ; on la voudrait plus ample, en particulier dans les graves qui se sont sans doute perdus dans les voussures de l’église allemande de Paris…