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Tourbillon de notes et de sentiments

Museor
17 novembre, 2007

Antonio VIVALDI (1678-1741)

Il Cimento dell’armonia e dell’inventione, Opus 8
Le Quattro Stagioni, La Tempesta di Mare RV 253, Concerto RV 242
La Caccia, Il Piacere, Concerti RV 210, RV 236, RV 332, RV 178

Europa Galante, direction Fabio Biondi

2 CDs, 102’47, Virgin Veritas, enregistré en 2001.

Combien de versions des Quatre Saisons existe-t-il au juste ? De Nigel Kennedy aux allures de rock-star à Herbert Von Karajan dont le jeu langoureux ressemble davantage à du Schubert qu’à du Vivaldi, presque tous les grands chefs s’y sont essayés et aucun n’a réussi à vraiment imposer sa version comme l’ultime interprétation de ces concertos de l’opus 8, si rabâchés qu’il est facile de les retrouver comme musique de standard ou de portable. Banalisés, on finit par ne plus y prêter attention. Et pourtant, si l’on connaissait la profondeur de ces œuvres, le génie de leur compositeur, serions-nous si las de les écouter ?

Fabio Biondi nous en offre ici une version radicalement différente. Il donne à chaque note un caractère et une nuance uniques, quasi organique, où chacune vit indépendamment des autres tout en s’intégrant parfaitement dans une sorte d’osmose musicale. Ce ne sont plus des musiciens réunis pour  jouer une œuvre que l’on entend, mais la Musique elle-même qui vibre, s’élève, emplit tout l’espace. Et les concertos retrouvent alors leur caractère originel, pictural et descriptif. L’Eté nous entraine dans l’atmosphère oppressante et tourmentée d’un violent orage, les notes résonnent comme autant de détonations, l’air est saturé d’électricité. Il pèse tant sur nos épaules que l’on redoute le coup de foudre. Les cordes grincent, frémissent, des arbres gémissant apparaissent, forcés de ployer sous le déchainement du vent. Dans l’Allegro con molto, les notes sont faites d’infinies nuances, en decrescendo, on sent l’angoisse monter, le moment tant redouter s’approcher. Les instruments se répondent en écho, l’on cherche un abri où se réfugier, le nuage noir s’approche. Il gonfle et devient gigantesque. Et soudain, il éclate. On est prisonnier de ce déferlement d’éclats et de lumières aveuglants. Contrairement à d’autres versions où la répétition de même note finie par nous faire perdre tout repère spatial, Fabio Biondi garde un rythme irréprochable dans ces légions de triples croches.  

Et comment ne pas frissonner en entendant l’Hiver qui nous plonge dans une tempête de neige et les frimas propres à cette saison ? Les premières notes vont crescendo ; le clavecin égrène ses accords qui font penser à des poignées de flocons tombant des lourds nuages blancs. Petit à petit, la tempête s’approche. Doucement, sournoisement. Et puis elle s’impose, d’un coup. Par bourrasques. Elle repart ; revient ; grandit. C’est sublime. Le ton est tragique. Dans le Largo, la chaleur d’un feu de cheminée nous emplit de l’intérieur. Qu’il fait bon d’être au chaud alors que tempête règne au dehors. Et puis il faut ressortir affronter les éléments. Dans l’Allegro, le vent s’est calmé mais pour peu de temps. Les bourrasques reviennent petit à petit, lentement. Il y a des moments d’accalmie. Et de nouveau, revoilà la tempête, plus cinglante et plus violente qu’au départ. Fermez les yeux et vous y êtes.

Chaque musicien maîtrise les plus infimes subtilités de son instrument, ornemente avec grâce et abondance. Le rythme de l’Estate est marqué par les basses frappant le bord de leurs instruments à l’aide leur archet et jouant sul ponticello. C’est un coup sec, cassant, qui convient parfaitement au caractère de ce morceau. Les pizzicati sont très utilisés, notamment dans le second mouvement de l’Inverno, ce qui procure une sensation de chaleur et de légèreté.

En définitive, l’Europa Galante donne un nouveau souffle aux Quatre Saisons, plus relâché et naturel que dans sa première version, et malgré la féroce surenchère de ses confrères italiens : aussi vif mais moins provocant qu’Il Giardino Armonico (Teldec), plus original mais moins poétique que l’Orchestre Baroque de Venise (Sony), âpre comme le Concentus Musicus Wien à ses débuts (Teldec) mais d’un lyrisme à fleur de peau tout méditerranéen, Biondi nous rappelle que, tout prêtre qu’il était, Vivaldi était avant tout italien et que sa musique demeure imprégnée de la fougue et de la vivacité propre à cette nation.

Ajoutons que l’opus 8 est ici enregistré dans son intégralité, et que les autres concertos traduisent la même virtuosité déferlante. C’est beau, très beau et ça s’écoute et se réécoute sans fin !

Isaure d’Audeville

Technique : Prise de son dynamique avec de bonnes basses