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« Cara e amabile beltà »

Publié dans : Concerts - Critiques - Festivals
1 juillet, 2012

« Le Tourbillon des sentiments »

Philippe Jaroussky, Marie-Nicole Lemieux

 

M-N Lemieux & Ph. Jaroussky © Denis Rouvre / Simon Fowler

M-N Lemieux & Ph. Jaroussky
© Denis Rouvre / Simon Fowler

Ensemble Artaserse
« Le tourbillon des sentiments »

Liste des airs

Francesca Caccini : Canzonetta « Chi desia di saper che cosa è amore »
Giacomo Carissimi : Duetto da camera « Vagui rai », Duetto da camera « Rimanti in pace »
Francesco Cavalli : L’Orione, sinfonia ; La Calisto, duo de Linfea et du Satirino ; La Didone, Lamento d’Ecuba « Alle ruine del mio regno » ; Erismena, Lamento d’Idraspe « Uscitemi dal cor lagrime amare »
Benedetto Ferrari : « Amanzi, io vi so dire »
Giovanni Legrenzi : Sonata a tre « La spilimberga »
Claudio Monteverdi : L’Incoronazione di Poppea, dialogue de Valetta et de la Damigella « Sento un certo non so che » ; Il Ritorno d’Ulisse in Patria, Lamento di Penelope « Di misera regina »
G. Antonio Pandolfi : Sonate pour violon et basse continue « La monella romansca »
Giovanni F. Sances :  Cantata a due « Lagrimosa beltà »
Antonio Sartorio : Orfeo, duetto « Cara e amabile beltà »
Barbara Strozzi : Lamento « Sul rodano severo »
Marco Uccellini : Battaglia

Philippe Jaroussky, contre-ténor
Marie-Nicole Lemieux, contralto

Ensemble Artaserse
Alessandro Tampieri, Raul Orellana, violons
Judith Pacquier, Richard Seda, cornet à bouquin et flûte à bec
Marco Horvat, guitare baroque et lirone
Marc Wolff, théorbe
Christine Plubeau, viole de gambe
Yoko Nakamura, clavecin et orgue
Michèle Claude, percussions 

Mercredi 20 juin 2012, Nantes, La Cité 2000. Dans le cadre du 29e Printemps des Arts de Nantes

Ce concert était l’évènement-phare du 29e Printemps des Arts de Nantes. C’est lui qui était annoncé le premier, et c’est aussi lui qui figurait sur la plupart des affiches. Par ailleurs, les organisateurs l’ont programmé dans le grand auditorium de la Cité des Congrès, lequel compte près de 2000 places. Sont-ce là des anecdotes ? Sans doute pas. D’abord, parce que cela témoigne que pour sefaire entendre — au sens propre — il faut maintenant être une « star du baroque » ; on imagine mal les autres ensembles programmés dans la même salle. Ensuite, parce que cela pose la question de l’adéquation de la musique au lieu — question que pose un autre concert du festival : la musique en hébreu de Salomone Rossi à la Synagogue. Dans le deuxième cas, bien entendu l’adéquation est parfaite. Qu’en est-il dans le cas présent ?

Le programme est introduit par Patrick Barbier comme un « opéra imaginaire » composé de pièces du premier baroque italien. On y trouve plusieurs scènes d’opéras Cavalli, deux de Monteverdi, un duo de l’Orfeo de Sartorio, quelques pièces de musique « de chambre » vocale (de Francesca Caccini, de Barbara Strozzi, de Ferrari et de Carissimi) et instrumentale (Pandolfi, Uccellini et Legrenzi). Opéra ou pas ? Bien sûr, c’est avant tout un concert. Non seulement il n’y a pas de décors et de costumes — il y a certes un soupçon de mise en scène —, mais surtout il n’y a pas de personnages construits. Est cependant inspirée de l’opéra vénitien le programme qui fait alterner les affetti : des scènes légères voisinent avec de graves lamenti, formant un mélange assez réussi.

Le majeur problème du concert réside sans doute là. Certes, malgré la grandeur de la salle, on entendait assez bien les voix et les instruments, mais l’accoustique n’est pas toujours idéale, avec par ailleurs, une grande distance entre le public et la musique. Dans l’opéra, la distance est assumée, il s’agit d’une représentation. Ici, il ne s’agit pas tout à fait d’un concert, mais d’un entre-deux — et les entre-deux ne réussissent pas toujours. C’est là que se situent nos réserves. Les scènes comiques manquent un peu de spontanéité, de naturel dans la présence physique — en particulier chez Philippe Jaroussky ; les jeux de scène, aussi bien dans la scène de La Calisto de Cavalli qui se trouve au début du programme que dans celle qui met en présence, dans L’Incoronazione di Poppea, le petit valet et la demoiselle, sont parfois outrés. Force est de constater que la sobriété et une sorte de hiératisme réussissent bien mieux à Philippe Jaroussky, et d’ailleurs aussi à Marie-Nicole Lemieux.

Marie-Nicole Lemieux est tout à fait à l’aise en scène, et si la sobriété et un certain hiératisme lui réussisse mieux que les plaisanteries et les grivoiseries, c’est avant tout vocalement. La voix est ample, assez puissante, mais dans les petits récitatifs très déclamés peine à se bien faire entendre, et d’ailleurs ses petits ornements manquent un peu de précision ; tandis que dans les lamenti, le timbre s’épanouit, y compris dans un grave sombre et inquiétant. Ici, il n’est pas question de surjouer, pas question de se laisser aller à une approche teintée d’expressionnisme. Loin de tout mauvais goût, Marie-Nicole Lemieux livre un beau lamento d’Hécube (de La Didone de Cavalli), manquant toutefois un peu de variété dans les expressions ; le lamento de Pénélope du Ritorno est un sommet d’expression noble et profonde, autant que le début du « Sul rodano severo » de Barbara Strozzi — une pièce qui mériterait d’être entendue plus souvent.

Ph. Jaroussky © Ribes & Vo Van Tao

Ph. Jaroussky © Ribes & Vo Van Tao

Les qualités de Philippe Jaroussky sont assez différentes. Le timbre, reconnaissons-le, n’est pas très beau quoique d’une poétique fragilité ; en fait, il n’y a simplement pas beaucoup de timbre, car la voix est parfois presque blanche. Cela convient bien au rôle de Valetto dans L’Incoronazione (« garzoncello »comme dit le texte) mais nuità la gravité des des lamenti, qui se dévoilent sans hédonisme. Les aigus sont par ailleurs parfois un peu criés (« Sul rodano severo ») ; cependant, la déclamation est assez bonne, les intentions ne sont pas excessives et les nuances dont il pare le lamento d’Idraspe sont séduisantes, l’ornementation impeccable. On regrettera d’ailleurs le tempo trop rapide de la chaconne « Amanti, io vi so dire » de Ferrari, qui devient une sorte d’aria di paragone et dont les subtils revirements musicaux tombent un peu à l’eau.

Quand les deux chanteurs se rencontrent, eh bien justement, ils peinent à se rencontrer ! Les voix sont si différentes qu’elles semblent éprouver des difficultés à se trouver, à se croiser, à se frotter. Pourtant, ce qui semble impossible dans les premiers duos finit par se réaliser dans l’élégant « Rimanti in pace » de Carissimi — à l’équilibre encore précaire tant le moindre vibrato mal maîtrisé le met à mal — et culmine dans un très beau « Lagrimosa beltà », friandise en forme de chaconne malicieuse, la pièce légère assurément la plus réussie — nous ne parlerons pas de la version déjantée donnée en bis.

Disons le tout net : l’Ensemble Artaserse excelle. Que ce soit à l’accompagnement, dans lequel il apporte un variété agréable et parvient à créer des ambiances aussi bien par l’instrumentation que par l’interprétation musicale elle-même et par l’ajout de brefs préludes, tous réussis, qui permettent de passer d’une atmosphère à une autre, que dans les pièces solistes, dont une Battaglia d’Uccillini anthologique de nuances et de verve guerrière, et surtout une très belle sonate de Pandolfi dans laquelle le violon d’Alessandro Tampieri chante et semble improviser un discours, avec un début en douceur et une partie rapide qui a quelque chose de frénétique et de désespéré. Les basses savent se faire poétiques, soutenir, devenir parfois inquiétante, menaçante et exsangue (la viole de Christine Plubeau à certains moments du lamento de Strozzi !), envelopper (le théorbe et la guitare au début du même lamento), colorer (le lirone dans le « Rimanzi » de Carissimi)… Certains moments, en particulier dans la sinfonia initiale, on manqué un peu de précision, mais l’ensemble a su toujours être à la fois expressif et sobre, le son était beau et emprunt d’une noble morbidezza.

S’il est une idée qui se trouve réussie à différents niveaux du concert, c’est celle du dialogue : entre les pièces, entre voix et instruments, mais aussi entre les deux voix qui, par leur différence, parviennent toujours, si ce n’est à s’unir, du moins à se répondre. Ce n’est pourtant pas le théâtre  qui est à la fête, mais bien la musique elle-même, dans toute sa richesse.

Loïc Chahine

19-27 juin 2012, Nantes – Ouest baroque : 29e édition du Printemps des Arts